Un blog sur la philosophie et l'art contemporain pour tous les curieux.
Vivre sa pensée
La philosophie ne se connaît pas, elle se vit. Voici ce que j’ai écrit dans l’article précèdent. Eh bien oui, je suis en effet intimement convaincu que toute vraie philosophie, même la plus complexe ou la plus théorique, a été écrite pour être vécu. Philosopher n’a de sens que pour vivre.
Néanmoins, en écrivant que la philosophie est la seule qui puisse nous aider à vivre, peut être ai-je omis d’ajouter : vivre les moments difficiles. En effet, il est évident que bien anormal serait celui qui penserait à Descartes ou à Platon au moment d’embrasser celle qu’il convoite depuis tant de temps ! Quand on est heureux, la vie trouve sa raison d’elle même. Par contre, dans les coups durs, on a le temps de penser. Dans ces moments là, nos pensées s’étirent à n’en plus finir, et laissent derrières-elles un drôle de goût de mélancolie. Alors on repense à la philosophie et on voudrait tant qu’elle nous « aide ». Peut-être un jour nous fera-t-elle reproche de cette ingratitude !
En outre, trop éloignées de nous, certaines philosophies - modernes ou contemporaines en l’occurrence – donnent l’impression d’être une technique réservée à quelques experts. Aussi, afin de trouver une philosophie qui se vit « facilement », rien de mieux que d’aller puiser dans les sagesses antiques. Comme l’a noté le philosophe contemporain Bertrand Vergely : « Pour les anciens la sagesse n’était pas une chose abstraite, mais une pratique. Une pratique de la vie belle et bonne.»
Voici pourquoi j’aimerais présenter une philosophie antique qui peut-être, je l’espère, vous aidera dans les moments difficiles : le stoïcisme. Ce courant de pensée est certes un peu austère mais salvateur. Il n’arrive pas un jour sans que le stoïcisme m’aide à affronter la vie.
Avoir une autre vision du monde
Toute philosophie, avant de se vivre, doit partir d’une méditation ; c’est-à-dire d’observations pour tenter de comprendre ce qu’est le monde, ce qu’est la vie ou ce qu’est l’homme. Les stoïciens avait leur vison du monde, ils en on déduit leur mode de vie. Toutefois, comme pour toute philosophie antique, il n’est pas simple d’entrer dans son univers car nous autres modernes, avons perdu la magie des choses, le sens de la vie et l’harmonie du monde.
En effet, dans la tradition grecque, le monde est un Tout harmonieux, ordonné, juste et beau. Etre stoïcien c’est prendre modèle sur ce Tout. L’homme doit donc s’ajuster à la « nature » et ce qui est bon est ce qui lui est conforme qu’on le veuille ou non. Le respect de l’harmonie générale dépasse nos petites volontés triviales et mondaines. Aujourd’hui, il nous est difficile de comprendre que tous les hommes font partie intégrante de la raison universelle, du « logos ». Cette raison universelle, les grecs l’ont appelé destin. De ce fait, tout ce qui arrive est le fruit de la nécessité et rien ne sert de se lamenter quand le destin frappe à la porte.
« Il existe des moments de grâce dans la vie, des instants où nous avons le sentiment rare d’être enfin réconciliés avec le monde."
Apprendre à vivre – traité de philosophie à l’usage des jeunes générations
Luc Ferry
Comme l’explique le philosophe Luc Ferry, une simple promenade en forêt ou le calme voluptueux d’une balade au bord de la mer, peut donner la sensation d’une coïncidence parfaite, d’un accord harmonieux avec le monde. Désormais, nous avons pris l’habitude de nous placer hors de la nature. On la considère soit comme hostile soit comme bienveillante mais toujours comme extérieure. Cette sensation d’harmonie parfaite peut nous faire comprendre ce que les grecs appelaient faire partie intégrante de la raison universelle, être une partir du Tout. 
Les stoïciens ont vu en toutes choses la dynamique de la nature. La nature se régénère sans cesse. Après la mort, la vie. L’arbre après avoir perdu son beau feuillage à cause d’un hiver glacial, le recouvrira vite au printemps. Aucun hiver n’est éternel. Ainsi l’homme est un tel un arbre : aucun malheur n’est éternel. Rien n’est fixé une fois pour toute. Après l’hiver, le printemps. De même, s’il y a des incidents dans la nature, ils ne durent pas. L’harmonie générale reprend ses droits, ce qui est sans cesse invoqué par les stoïciens afin d’éradiquer des « maux » tels que les remords, l’angoisse, l’espérance, la nostalgie qui ont pour effet de nous éloigner des routes de la sagesse.
Le Manuel d’Epictète ou comment avoir une « sagesse pratique » ?
Voici un petit livre, un manuel, d’une lecture « facile » et revigorante. A peine cinquante pages de « sagesse pratique » pour se conformer à l’ordre naturel. D’ailleurs, dix-huit siècles après avoir été énoncés, certains conseils n’ont rien perdus de leur fraîcheur et de leur vérité. Cela en est presque troublant et c’est à se demander si l’humanité a vraiment « progressée » ! Ce manuel a été écrit par Arrien, élève d’Epictète, un des plus grands penseurs stoïciens. On notera avec attention, que dans sa préface, Pierre Hadot écrit d’Arrien qu’il est « un philosophe, non pas évidemment un créateur de système, mais un homme qui essaie de vivre sa philosophie (…) et pour [cela], il est amené à l’écrire, c’est a dire à la méditer par écrit ». De ses écrits il nous reste aujourd’hui ce manuel, référence en terme de « stoïcisme pratique ».
Une manière de concevoir le destin comme le concevait les stoïciens est d’avoir toujours présent à l’esprit qu’il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Ainsi commence le Manuel. « Le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous … » sont autant d’exemples de ce qui ne dépend pas de nous. Pourtant l’homme voudrait à tout prix avoir la main mise sur ce qui ne dépend pas de lui. Par exemple, ne pas mourir ou être célèbre. Alors il se lamente, se plaint ou se rend triste car il ne peut se résoudre à ne pas pouvoir être maître de tout. Mais alors qu’est ce qui dépend de nous ? Epictète nous réponds : ce sont nos représentations.
« Tu n’es qu’une pure représentation et tu n’es en aucune manière ce que tu représentes. »
Nos représentations nous plongent dans un état de trouble, d’inquiétude, d’incertitude voire de mélancolie ou de tristesse. Nous avons une tendance naturelle à reconstituer la réalité en se racontant des histoires, en imaginant des possibilités. Et si vous laissiez venir les choses comme elles viennent et arrêtiez de toujours vouloir tout prévoir et ajuster à l’avance ? Il y a aussi les représentations dues aux mœurs, à la morale, à la société, voire à la famille. Et si vous étiez tout simplement vous-même en laissant de coté les « qu’en dira-t-on » ? Epictète, qui tutoyait son lecteur, lui promettait ceci :
« Personne ne pourra plus exercer une contrainte sur toi, personne ne pourra plus te forcer, tu ne fera plus de reproche à personne, tu n’accuseras plus personne, tu ne fera plus aucune chose contre ta volonté, personne ne pourra te nuire. »
Comment cela se met-il en pratique ? Eh bien Epictète précise un peu plus loin dans son manuel :
Ce qui nous blesse ce n’est jamais ce qui nous arrive mais la représentation que l’on s’en fait. Qui plus est pour changer nos représentations, il suffit de revoir nos jugements. Etre maître de ses jugements c’est être maître de ses troubles. Voici une idée qui m’a marqué : nous sommes responsables de notre propre malheur. Libre à nous donc d’inverser nos jugements et de créer le retour du printemps. Mon leitmotiv, écrit à l’entrée de ma chambre, à coté du dessin de « l’arbre au quatre saisons », est :
« Tu subiras un dommage quand tu jugeras que tu subis un dommage.»
Entraînez-vous à ne pas vous laissez emporter par vos représentations. Entraînez-vous donc à revoir vos jugements. Voila l’essentiel qu’il faut retirer de la lecture du Manuel d’Epictète. Cela n’est pas facile j’en conviens. Tout particulièrement dans le domaine amoureux, qui est probablement la plus grande source de représentations ! L’imagination mêlée au désir, fait que l’on se laisse aller à de sombres suppositions ou au contraire à un flot de joie empoisonnée. Nos jugements sont le plus souvent erronés lorsqu’il s’agit d’amour. Le coeur parle, la tête s’incline. Etre stoïcien en amour voila peut être la plus grande difficulté !
De la difficulté de créer sa philosophie
Aujourd’hui, il nous est difficile de nous plier absolument à un destin comme de craindre la colère des dieux. Se décharger de toute responsabilité envers les événements extérieurs serait faire preuve de lâcheté et de mauvaise foi comme l’a très bien écrit Jean-Paul Sartre. D’ailleurs, j’aime me nourrir de la pensée du philosophe français et de sa conception de la totale responsabilité de l’homme face à l’existence. Mais alors cela est-il conciliable avec la pensée stoïcienne ? Je pense que oui.
Je ne dis pas : vous n’êtes pas responsables de ce qui vous arrive, mais parfois il se produit que des situations malheureuses ne dépendent pas de nous au sens où elles sont nécessaires. Un malencontreux hasard nous met face à la douleur, face à la souffrance. Aussi, une fois que l’événement pénible est là, qu’il est trop tard pour l’empêcher, qu’il faut en vivre les minutes une à une et bien le stoïcisme peut nous aider à le surmonter. Etre stoïciens, c’est accepté sans se plaindre ce qui est nécessaire. Nous éviterons ainsi de devenir aigris, plein de ressentiments, dyspepsiques pour paraphraser Nietzsche. Cette dimension psychologique est bien entendu absente de la pensée stoïcienne, mais il serait absurde de ne pas user des pensées modernes pour mettre en valeur les sagesses antiques.
Enfin, j’aime cette indépendance que veut nous faire prendre les stoïciens face aux aléas. Faire « bon usage de ses représentations », c’est être libre. Dans un petit livre d’initiation à la philosophie, j’ai récemment retrouvé cette conception de la liberté à la fois stoïcienne et moderne :
« Une acceptation lucide de la nécessité est la plus haute forme de liberté.»
Les bonheurs de Sophie Dominique Janicaud
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Concilier le stoïcisme et la responsabilité de l’homme est un exemple de l’immense tâche qui vous attend. Vous avez à votre disposition 2500 ans de pensées occidentales d’une variété extraordinaire, mais bien souvent antinomiques. Toutefois n’est-ce pas ce qui fait la richesse et la singularité de la philosophie ? A vous de prendre un peu de chacun, de faire fusionner des pensées radicalement différentes pour, pourquoi pas, faire naître une pensée nouvelle. A vous de faire votre philosophie et de la vivre.
Aucune philosophie n’est la norme à suivre alors suivez les toutes ! Faites un bout de chemin avec tel ou tel philosophe et voyez ce qu’il vous apporte au quotidien puis choisissez. Les sciences ne vous laissent pas le choix. Les religions encore moins. La philosophie, elle, vous impose le choix. Vous n’avez pour cela que l’espace et le temps d’une vie. Ni plus, ni moins.