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4 mars 2007 7 04 /03 /mars /2007 23:21
 

Voila huit ans que je suis entré dans un cursus scientifique… que de chemins parcourus depuis mon orientation en « première S ». Je ne sais si ce choix fut pleinement « conscient »,  mais je dois reconnaître que jusqu'à ces dernières années, j’ai pris beaucoup de plaisir à étudier les sciences (dites de la nature) : la géologie, la biologie, la chimie et surtout la physique. J’avais l’impression de découvrir les clés qui m’ouvriraient les portes du monde.

 

Le « bac S » en poche, j’entrai en classes préparatoires scientifiques. Ce fut des années laborieuses, sacrifiées au nom d’un travail acharné, mais paradoxalement peut être, vraiment heureuses. Aussi, pour le dire avec les mots de Simone de Beauvoir extraits de ses Mémoires d’une jeune fille rangée, « mon devoir se confondait avec mon plaisir. C’est pour cela que mon existence fut, à cette époque, si heureuse : je n’avais qu’à suivre ma pente et tout le monde était enchanté de moi. » J’aimais ce que je faisais ; j’étais fier mais sans suffisance ; ma famille aimait l’image que je leur donnais de moi ; bref, la vie allait d’elle même.

 

Et puis en Ecole d’ingénieurs, à cause de l’enseignement qui nous fut dispensé, mon goût originel pour la science n’allait plus de soi. Alors que je l’avais toujours étudié avec déférence sans jamais penser l’interroger, je me posai pour la première fois la question : qu’est-ce que la science ?

 

 


La science moderne

 

 
 

« … nous rendre comme maître et possesseur de la nature ».


Descartes     Discours de la Méthode

 
 

La science telle qu’elle existe aujourd’hui est apparue à la Renaissance , en parallèle d’un courant de pensée original appelé l’humanisme. Toutefois la tradition veut que l’on identifie Descartes comme le père spirituel de la science moderne. Son leitmotiv, désormais célèbre, traduit à ses yeux une sorte de revanche que l’homme, naturellement faible, peut prendre sur la nature. En effet, en utilisant ses connaissances scientifiques, l’homme pourra  pallier à cette faiblesse originelle et s’assurer un bien-être, une certaine sécurité ainsi qu’une santé durable. La science devint moderne en ce sens qu’elle perdit son statut de simple observation (pour comprendre l’essence des choses) au profit d’un projet de maîtrise totale du monde par l’espèce humaine. A partir de cet irréversible tournant historique, elle quitta le monde de la méditation pour celui de l’action. Pour réaliser son projet, elle mit sous sa tutelle un savoir faire deja bien connu des hommes : la technique.

 

« La science est le capitaine, la pratique est le soldat. »

 
Léonard de Vinci

 

 

L’homme savait depuis tout temps fabriquer des outils ou des montages techniques astucieux. Toutefois, en se subordonnant à la théorie scientifique, la technique va aboutir à des résultats prodigieusement efficaces. Ainsi, Leonard de Vinci, figure emblématique de la Renaissance , voyait la technique traditionnelle – ingénieuse mais hasardeuse –, comme surannée. Il célébra alors l’arrivée d’une nouvelle technique guidée par le progrès scientifique qui découvrait petit à petit les causes des événements naturels. Avec le développement de la mécanique au XVIIIème puis de l’électricité au XIXème, la science allait décupler la puissance de la technique.  Cette citation de Leonard de Vinci m’a marqué par son emploi d’un champ lexical militaire qui illustre avec quelle violence, l’homme se mettrait à maîtriser – à mépriser – la nature dans les siècles qui allaient suivre.







La science devenue la « technoscience »

 
 

 

"Les techniciens qui forment aujourd'hui l'écrasante majorité des " chercheurs" ont fait descendre sur terre les résultats des savants."

  

Hannah Arendt    La crise de la culture 

 

Un fait nouveau et imprévu se produisit au XXème siècle. La technique, à son tour, se mit à subordonner la science pour la convertir en ce qu’on appelle, dans un jargon bien laid, la « technoscience ». En tant qu’activité intellectuelle, la science prend vie dans le monde sous deux aspects : en amont avec la recherche scientifique, puis en aval avec l’enseignement scientifique. Un regard rapide sur ces deux aspects montre comment la technique à proliférer « à la manière d’un cancer » (pour reprendre l’expression du penseur Michel Henry) jusqu'à asservir la science à son service.

 
 Autrefois, la recherche scientifique était une tentative de compréhension du monde dans laquelle l’ingénieur allait y puiser les découvertes des chercheurs pour réaliser des « applications techniques ». Aujourd’hui, tout est bien différent car c’est en vue d’une réalisation technique qu’est  dirigée une recherche théorique. Aussi, comment préserver notre « recherche fondamentale » lorsque la recherche scientifique est de moins en moins financée par l’Etat mais par des industriels (imposant des résultats à court termes) ? De même, en ce qui concerne l’enseignement scientifique où je peux faire (personnellement) le constat de la nouvelle subordination de la science à la technique. Les classes préparatoires, la panacée des études scientifiques à la française, conduisent à intégrer des Ecoles d’ingénieurs. Cela signifie que celui qui commencera par apprendre les sciences de la nature à de grandes chances d’aboutir vers un enseignement purement technique. Croyez moi, passer de l’apprentissage de la compréhension des phénomènes qui nous entourent à l’apprentissage purement mercantile de connaissances vouées à l’application industrielle, s’apparentant à des « recettes de cuisine », n’est pas facile à supporter pour celui qui avait longtemps idéalisé le savoir scientifique.

 

 

 

« L’homme peut faire, et faire avec succès, ce qu'il n'est pas à même de comprendre. »

 

 

 

Hannah Arendt         La crise de la culture

 

 

 

 
 

 
La « technoscience » a transformé la science en un simple « mode d’emploi de la nature » dont la langue spécifique se compose de bien peu de mots : rendement, gain, productivité, efficacité...  Newton déjà, écrivit les lois de la gravitation universelle en faisant fi d’une explication de ce qu’est vraiment la force de gravitation. Il ouvrit la voie royale à une horde d’ingénieurs qui désormais ne se soucient guère de comprendre ce qu’est vraiment tel ou tel phénomène à partir du moment où ils peuvent en tirer profit.

 


 

« Nous apprécions les apports de la technique, mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur ses effets. »

 

 

Philosophie-spiritualité.com        Technique et volonté de puissance

   

Fustiger le progrès scientifique et technique tout azimut, serait un non-sens de mauvaise foi. Nous jouissons tous d’une plus grande liberté individuelle à la fois dans nos déplacements comme dans nos communications. En outre, je suis toujours fasciné par le fait que nous ayons désormais toute la culture à porter de main. Et comment dénigrer la technique qui nous a permis, dans le domaine médical, de faire des progrès extraordinaires ? Toutefois, l’émergence de la « technoscience » a fait perdre à la science, anciennement placée sous des idéaux extérieurs et supérieurs, son projet humaniste d’émancipation de l’humanité.

 

 


« L’univers dans lequel nous entrons, non seulement nous échappe de toute part, mais s’avère être en plus dénué de sens, dans le double acceptation du terme : privé tout à la fois de signification et de direction. »

  

Luc Ferry              Apprendre à vivre – traité de philosophie a l’usage des jeunes générations

 

 
 

 

Puisque la science a perdu son asymptote, à savoir la liberté et le bonheur de l’homme ; puisque la technique, indifférente à l’existence humaine se développe d’elle-même, nous sommes dans l’impossibilité de répondre à la question : où nous conduit le progrès ? On entend souvent dire qu’ « on n’arrête pas le progrès », mais dorénavant privé de ses « lunettes humanistes », le progrès est devenu myope et ne suit plus aucune direction particulière.

 

 

Dans son ouvrage d’initiation à la philosophie, Luc Ferry montre comment le progrès technoscientifique est dicté par la compétition économique et l’effroyable concurrence industrielle. Ferry prend l’exemple révélateur du téléphone portable. Ainsi, une entreprise qui fabrique des téléphones portables doit se tenir informée des nouveautés du marché (possibilité de faire des photographies, accès à l’Internet, ou même four à micro-onde pourquoi pas !) afin de les incorporer à son tour sur sa gamme de produits. Le « progrès » est donc ici un simple moyen pour rester dans la course. Il donne l’image d’ « un gyroscope [qui doit] tourner en permanence pour rester sur son axe et ne pas tomber de son fil ».

 

C’est cette absence de finalité, qui fait que la technique prive la science, et par la même l’humanité, d’une direction.  Ferry va même jusqu'à écrire avec pessimisme que « le mouvement des sociétés va peu à peu se réduire à n’être plus que le résultat mécanique de la libre concurrence. »

 

                                                                                                          

 

 

« Le progrès technique est comme une hache qu’on aurait mis dans les mains d’un psychopathe. »

 

Albert Einstein

 

 

          
Luc Ferry nous à montré le paradoxe auquel à conduit l’émergence de la science moderne : notre soif de maîtrise nous amène de plus en plus à être aliéné. Si nos connaissances scientifiques nous ont libéré de l’emprise du monde naturel, nous ne faisons que nous enfermés dans de faux besoins crées par la technique elle-même et nous nous condamnons par nos projets hélas toujours plus mercantiles à priver l’humanité d’un « sens ».

 

Modification du génome, clonage, armes de destruction massive, pollution planétaire … Aujourd’hui, l’opinion publique semble être inquiet et rejette conséquemment une partie de la communauté scientifique. Les medias sont d’ailleurs le principal vecteur de cette soi-disant « prise de conscience » de l’opinion. Mais avez-vous réellement déjà vu l’opinion publique prendre conscience de quelque chose ? Aussi, penser que le danger de la technique réside seulement dans les « monstres » qu’elle peut créer est une diversion qui cache le vrai danger du monde dans lequel nous entrons, à savoir le « monde de la technique », comme l’a nommé le philosophe Martin Heidegger. 


 





Le monde de la technique

 
 



 « La théorie de la nature élaborée par la physique moderne a préparé les chemins, non pas à la technique en premier lieu, mais à l’essence de la technique moderne. »

 

Martin Heidegger            Essais et conférences – la question de la technique

   

 
 

Dans l’une de ces conférences, donnée en 1954, Heidegger va développer une pertinente  analyse de la technique qui ne cesse d’être d’actualité. Selon le philosophe allemand, « l’essence de la technique », c'est-à-dire la raison d’être profonde de la technique (qui existe avant toute réalisation d’objets techniques), est un « arraisonnement de la nature ». Heidegger entendait par « arraisonnement » une soumission à la raison humaine ou pour le dire en termes plus techniques, la façon dont l’homme la réquisitionne comme réservoir d’énergie. L’essence de la technique s’est révélée par le biais « d’une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. »

  
 

A ce niveau, il est important de bien comprendre que dans « le monde de la technique », la technique ne se borne pas nécessairement à la production d’objets, mais touche aussi notre manière de penser. En effet, Heidegger a poussé sa réflexion jusqu’à montrer comment cet « arraisonnement » ne se limitait pas à notre rapport au monde mais qu’il s’était immiscé dans notre vie quotidienne au plus profond de notre être, dans notre pensée même.

 

 
Pour suivre la réflexion de Heidegger, revenons à l’étymologie du mot technique. Ce dernier vient du mot grec tekhnê, qui autrefois désignait tout savoir-faire traditionnel à la fois utilitaire et artistique. Néanmoins aujourd’hui, plus personne n’irait qualifier le technicien d’artiste ou inversement. En effet, avec la puissance acquise par la « technique utilitaire » - sous le joug de la science -,  le divorce avec les arts a été bien consommé. A présent, tandis que l’art cherche encore des formes susceptibles d’une appréciation esthétique, la technique ne se soucie plus que de l’utilité et de l’efficacité. De cette origine antique et de cette séparation avec les arts découlent notre définition moderne : la technique c’est l’utilisation de moyens en vue de fins.

 
 

Ainsi, lorsque Heidegger prédit que notre pensée muterait en une espèce de « pensée technique » - qu’il appelait la « pensée calculante » -, il voulait signifier  que nos pensées seraient toujours l’utilisation de moyens en vue de fins. En effet, nous sommes forcés de constater que la technique (des techniciens) a imposé, dans notre vie quotidienne, son rapport utilitaire au monde.  « L’essence de la technique déploie son être » et courbe dans l’urgence les esprits vers un utilitarisme vulgaire.

 


 

 

 

    


 

«  La technique dont parle Heidegger ne renvoie pas aux machines. Il s’agit essentiellement d’une façon de penser qui cherche partout le profit et l’utile. Celle-ci ne sait plus regarder la vie pour elle-même. Et, ne regardant plus la vie pour elle même, elle réduit tout. »

 

  Bertrand Vergely      Les philosophes modernes - Heidegger et l'oubli de l'être

 

  
Pour Heidegger la « pensée calculante » ne pense plus, elle calcule : c'est-à-dire, comme la très bien résumé Bertrand Vergely, elle « cherche partout le profit et l’utile » et ce faisant, elle « réduit » la vie à son aspect le plus pragmatique. Le danger de la technique est qu’elle conduit la pensée individuelle à répondre au nouvel adage technocratique : (non plus « savoir c’est pouvoir ») mais savoir pour pouvoir.

 
 

 

* * *

 
 
Il nous est très difficile de lutter contre la « pensée calculante » car elle s’impose à nous avec une force inouïe et seule une résistance courageuse peut refréner ses assauts permanents. Moi-même, je ne suis pas à l’abri de sombrer dans un mode de pensée technique. Lorsque qu’avec Jean-charles nous avons commencé ce blog, j’écrivais des articles en fonction de mes lectures antérieures, dont je jugeais bon de faire partager des idées essentielles. Maintenant j’ai tendance à orienter mes lectures dans le but d’écrire un nouvel article. C’est comme si j’avais abouti à une sorte de « technopensée » qui voit chaque lecture comme moyen profitable pour le blog. On retrouve ici, à l’échelle d’une pensée individuelle, la même inversion de tutelle qu’entre la science et la technique.  Aussi je dois m’efforcer de garder un rapport gratuit à la philosophie pour ne pas la laisser se dissoudre dans la recherche d’un meilleur « blogrank ».

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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29 janvier 2007 1 29 /01 /janvier /2007 17:57

Le choix d’autrui

 

 

 

« Celui qui a le choix a aussi le tourment. »

Proverbe allemand

 

Dans le troisième article, nous avions vu qu’exister c’est choisir. En effet, je ne suis rien d’autre que ma vie, c'est-à-dire ce que j’ai fait jusqu’ici, autrement dit ce que j’ai choisi de faire jusqu’ici. Pour reprendre une formule consacrée, on est rien d’autre que « la somme de ses choix ». Alors il est normal que l’on souhaite bien choisir ! En outre, s’il arrive que nous soyons certains de nos choix - n’écoutant que nous même et fonçant tête baissée -, nous sommes plus généralement pris d’un doute qui nous paralyse et nous conduit à demander de l’aide. 
 

« Puisque je ne suis pas capable de choisir , je prends le choix d'autrui. » 

 

Montaigne   Essais

 

Dans ce cas, demander de l’aide, c’est partir en quête d’un « bon conseil ». Pour cela, on se confie bien souvent à un proche. On espère qu’il possède une empathie suffisante, qu’il nous aura bien compris et ainsi qu’il pourra nous conseiller avec certitude. Ou bien on tente de trouver en soi même : on s’inspire de son propre passé. On peut aussi puiser dans les livres de philosophie des sagesses universelles qui peuvent permettre de conduire sa vie. Ou encore : regarder des films, lire des romans, assister à des pièces de théâtre. Voila nos principales sources d’inspiration afin d’imaginer ce que nous pourrions être. Albert Camus écrivit, à ce propos, que notre appétit des spectacles est du au fait que l’on y trouve des destins dont on « reçoit la poésie sans en souffrir l’amertume ». Finalement, dans tous ces cas, pour paraphraser Montaigne, on choisit « le choix d'autrui ». Sans cesse à la croisée des chemins, j’ai à choisir et j’aimerais, plus que tout au monde, posséder une sorte de carte pour me guider dans les méandres du paysage de mon existence.

 

  Voila c’est fait. On vous a conseillé ou alors vous avez pris l’exemple d’un personnage de fiction. Toutefois êtes-vous pleinement convaincu par ce « choix d’autrui » sur lequel vous allez vous appuyer pour agir ? Il vaudrait mieux car  au dernier moment, lorsque le choix doit prendre vie sous forme d’une action choisie, vous vous sentirez seul pour l’accomplir. Terrible solitude de celui qui choisit. Finalement, on nous aide, on nous écoute, on nous conseille mais au fond on choisit seul. Le conseil, sous toutes ses formes, a ses limites. Avons-nous vraiment été bien compris ? Notre interlocuteur ne nous aurait-il pas seulement encouragé vers une voie que lui même apprécie ? N’avons-nous pas tout simplement été blâmés sans être véritablement entendus ? C’est ce que Nietzsche a pensé :

 
 

« Ce que nous faisons n’est jamais compris, mais toujours seulement loué ou blâmé. »

Nietzsche    le gai savoir

 

Conseiller c’est réfléchir a priori sur ce qu’il a à faire. Or, un  choix reste toujours un choix dans une situation donnée, c'est-à-dire indéfinissable a priori.  Par le fait même que la vie est perpétuelle transformation, on n’est jamais deux fois dans une situation parfaitement identique. On ne se baigne jamais deux dans le même fleuve disait déjà Héraclite au Vème siècle av. J-C. Il peut y avoir des similitudes mais on ne peut faire fi du temps écoulé. Ainsi la dynamique du temps implique que la vie ne peut servir la vie que dans une certaine mesure et réfléchir a priori est souvent vain.

De toute façon, écouter trop d’avis est imprudent. Cela brouille nos pensées. Il est préférable de se restreindre à quelques avis seulement. Attention toutefois car on a naturellement tendance à choisir son conseiller en fonction du type de réponse qu’il est susceptible de nous apporter. Il faut les choisir parce qu’on juge qu’il possède une probité intellectuelle suffisante pour nous aider objectivement. Finalement si l’on tient vraiment à être conseillé, le choix se transpose à un autre niveau : celui du choix de nos conseillers.

Mais après tout cela, il se peut que l’on ne soit toujours pas convaincu. Les choix possibles se valent, les raisonnements s’épuisent, l’indécision s’installe, l’inaction aussi … que nous reste-t-il alors à faire ? Se plier à la nécessité ?

 
 

La contingence


Imaginez que vous en êtes arrivés au point suivant : se plier à la nécessité pour choisir. En d’autres termes, choisir ce qui s’impose à vous. Il me parait important de réfléchir à cette notion de nécessité. Je m’arrête d’écrire. Je regarde par la fenêtre. Un arbre, une route, une voiture qui passe et moi qui regarde. Y a-t-il quelque chose de nécessaire ? Qu’est-ce qui justifie cet arbre ? Cette route ? Ou même mon existence ? Une réponse terrifiante : rien. En fait tout est injustifiable. Je refais ainsi l’expérience fondamentale de la contingence, tel le personnage du roman de Sartre :

 

 

« Tout est gratuit ; ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter … »

 

Sartre    La Nausée




 

Voila bien un constat étrange qui « s’arrête sur vous, [et qui] pèse lourd sur votre cœur » : tout ce qui est pourrait ne pas être. Mais alors comment trouver une nécessité désormais ? Chercher la nécessité c’est répondre à la question : qu’est ce qui à vraiment une raison d’être ? Tout pourrait être différent, voire même ne pas être. Perdez votre « sérieux », je vous en prie. Cessez de penser que ce qui est est « normal et justifié ». L’existence, dans sa nudité possède un caractère superflu qui dissout la notion de nécessité dans le flou de la contingence. Tout existant est soumis aux événements et dans cette déferlante de hasards qui nous arrivent, il nous faut choisir, partout et tout le temps. L’existence humaine se résume ainsi : une somme de circonstances et de choix. Conséquemment cela nous met devant un problème : si la nécessité n’existe pas comment choisir lorsque le raisonnement arrive à son point d’arrêt ?



 

 

 

« Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. »

 

Sartre    La Nausée

 

 

 

 

L’improvisation


 

  « La vie c'est du théâtre et des souvenirs » chante Alain Souchon. Postures, jeux de séduction, mises en scène de soi. Se sentant parfois obligé de faire sonner ses actions comme mémorables, racontant ses événements banals pour qu’ils deviennent des aventures, l’homme vit sa vie comme s’il racontait une histoire. Alors oui, la vie c’est du théâtre, mais du théâtre improvisé. En effet, on agit sans être toujours convaincu, on tente, on essaye, on avance, on recule, en un mot : on improvise. On est comme ces acteurs que l’on aurait jetés sur scène sans texte ni répétition.

 
 

« Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait sur scène sans avoir jamais répété. »

 

Milan Kundera

L’insoutenable légèreté de l’être

 

 

   

«  Ni modèle, ni solution, ni réponse toute faite, ni mode d’emploi ne sont disponibles. Chacun y va à tâtons, essuyant des échecs, bâtissant sur des ruines. »

 

Alexandre Jollien   Le métier d’homme

 

 
 

La nécessité serait ce qui offrirait un « mode d’emploi » du comment agir.  Mais, nous l’avons vu il n’y a pas de vraiment de nécessité. Tout est contingence. Par conséquent, il ne nous reste que le mode de l’improvisation pour agir. J’aime cette allégorie des hommes en « acteurs sans textes ». Ainsi condamnés à n’avoir aucun texte à suivre, nous sommes condamnés à être libre. Pourquoi condamnés ? Parce qu’à la différence du comédien qui peut improviser sans contrainte, nous  sommes bien souvent obligés de nous justifier. Regards de nos proches, contraintes familiales et sociales, conformisme. Tout cela laisse peu de place à une improvisation débridée.  Pourtant, par essence, l’improvisation est injustifiable. Alors si la vie est improvisation pourquoi faudrait-il toujours pouvoir donner des justifications de nos actes ?

 
 

« Dans toute action, dans tout choix, le bien c'est la fin, car c'est en vue de cette fin qu'on accomplit toujours le reste. »

 

Aristote     Ethique à Nicomaque

   

Je suis convaincu que lorsque nous agissons nous souhaitons toujours agir au mieux, c'est-à-dire pour « notre bien ». Du moins je n’ai trouvé aucun contre-exemple. C’est une idée vieille comme le monde. Aristote déjà, écrivait que chacune de nos actions est eudémoniste, c'est-à-dire qui a le bonheur comme fin. Je voulais « bien faire », j’ai improvisé, j’ai échoué, pourquoi faudrait-il en plus que l’on me blâme ? Ou d’une autre manière, pourquoi vilipender quelqu’un qui à disposé de sa vie de telle ou telle manière si cela l’a rendu heureux ? Laissons nous improviser les un les autres en conservant à l’esprit qu’il n’existe pas de Bien ou de Juste en soi mais relativement à un projet clair et distinct. Comme le comédien débutant qui n’ose improviser sous le regard des spectateurs, l’homme débutant n’ose choisir sous le regard d’autrui. La seule chose que nous pouvons espérer est qu’avec le temps, grâce à une patiente sculpture de soi, nous acquerrons plus d’aisance dans notre «  métier d’homme » pour reprendre l’expression d’ Alexandre Jollien.   

 
 

Pour terminer, je voudrais écrire que j’ai parfaitement conscience du reproche qui pourrait m’être fait : il est trop facile de ne pas justifier ses actes. Toutefois mon propos est aux antipodes de pardonner toutes les actions en tolérant la mauvaise foi. Ne pas pouvoir se justifier n’est pas une fausse excuse qui permettrait par essence de nous acquitter de toute responsabilité. Sentiment d’improvisation et probité intellectuelle ne sont pas antinomiques. Nous sommes responsables de nos improvisations et c’est bien là tout le drame de l’existence humaine.

 

 

* * *

   

La vie ressemble à une esquisse écrit Milan Kundera. Cependant, si l’esquisse est au moins le brouillon d’une œuvre en construction, notre vie quant à elle, est une esquisse de rien puisqu’il n’y a rien après. Loin d’entraîner une vision nihiliste, cela veut dire que pour nous l’esquisse doit devenir l’œuvre. Vivre c’est s’inventer des événements puis jouir de ses réussites ou essuyer ses échecs. Alors essayez, inventez, improvisez. Pour utiliser une autre métaphore : comme le musicien qui improvise durant des heures jusqu'à trouver la bonne mélodie, vous finirez par composer une belle mélodie pour la partition musicale de votre vie.

 




Nota Bene : Cet article est illustré par des photos de Paris de Pierre-Yves Sulem. Alors que je rédigeais cet article, je suis tombé par hasard sur son site web (voir les liens). J’ai trouvé que ses photos, pleines de sensibilité et de mélancolie, correspondaient bien à l’atmosphère de ce texte. Et puis, ne cherchez pas trop de justification pour lier cet article avec ces images ; c’était juste une envie comme  ça, une improvisation


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 décembre 2006 5 08 /12 /décembre /2006 10:45



La question de l’existence


 
Si la Science nous aide à répondre à la question de ce savoir ce que nous sommes, elle ne nous fait pas réfléchir sur le fait que nous sommes. Néanmoins, c’est un fait, nous sommes là, nous existons. Chacun est alors en droit de se demander ce qu’il veut dire lorsqu’il affirme qu’il existe. L’existence est une donnée première, un « fait originel » dont chacun peut faire l’expérience mais qu’il peut difficilement concevoir et définir. Nous existons et pour affirmer cela, nul besoin d’un raisonnement complexe.  Exister, c’est tout simplement être là.

 

« L’existence est le fait originel sur lequel la pensée vient buter ;
 pure présence, elle résiste à toute conceptualisation ».

Hervé Boillot
25 mots clé de la philosophie

 Le boulevard des capucines de Claude Monet

Oui l’existence – et en particulier notre existence – résiste à notre pensée. Néanmoins, comme souvent en philosophie, l’essentiel n’est pas de trouver la réponse mais tout simplement de s’étonner. L’étonnement se fait si rare aujourd’hui. Tout le monde court à droite à gauche, s’agite, s’invente des occupations, planifie ses tâches et ses sorties. L’homme moderne est celui qui ne s’étonne plus de rien, pas même du fait d’exister. Exister semble être devenu anodin – pire normal –. Mais d’ordinaire ce qui est anodin est ce qui est parfaitement connu, insignifiant, sans surprise. Or l’existence est un jaillissement continu qui échappe à toute connaissance car il est impossible d’avoir un regard extérieur et transcendant sur l’existence. Pour preuve du peu d’intérêt que nous portons à l’existence, imbu de notre modernité, nous  vilipendons avec une ironie méchante ceux qui s’étonnent encore de vivre, en leur rétorquant qu’ils perdent leur temps avec des « questions existentielles ».


Certes, c'est une question difficile, mais comment bien mener sa vie si l’on écarte volontairement la question de l’existence ? Aussi, c’est là le propre de celui qui débute son apprentissage philosophique : à l’inverse de l’apprenti pianiste ou de l’apprenti mathématicien, il souhaite aborder d’emblée les problèmes les plus difficiles !

 





Ressentir son existence

 



Exister vient du verbe latin existere (sortir de). Exister c’est donc littéralement le fait de « sortir de soi » ; c’est devenir, changer, se transformer, se chercher, se dépasser. On voit alors qu’exister, malgré ce que laisse penser le langage courant, n’est pas seulement vivre. Exister est le propre de l’homme. L’arbre vit, mais il n’existe pas. Il subit les cycles de la nature, fixés avant sa naissance. De même, le chien vit, mais il n’existe pas.  Il subit les pulsions de sa nature instinctive, elle-même fixée avant sa naissance. Rien n’est jamais fixé indéfectiblement avant la naissance d’un homme.

 
Réfléchir à son existence ce n’est pas se demander ce que je suis mais juste penser le fait que je suis. Mais comment ressentir le fait que « je suis » ? Si nous ne pouvons affirmer ressentir le temps qui passe, nous avons au moins tous perçu la « dilatation du temps » ; c'est-à-dire ressenti à quel point certains moments semblent interminables parce qu’ils sont ennuyeux ou pénibles. Eh bien de la même manière ne serait-il pas possible de ressentir son existence sous la forme d’une sorte de « vertige » ?

 

Le philosophe Danois Kierkegaard a montré que c’est dans l’action et particulièrement face à un choix que l’on a affaire à sa propre existence. Agir c’est s’engager dans la vie. On dit souvent que l’on se sent exister lorsque l’on fait une action que nous jugeons utile ou alors tout simplement une action que nous n’osions pas faire jusqu’alors. En outre,  agir c’est faire suite à un choix et nous sommes constamment dans la nécessité de faire des choix. Certains futiles, d’autres au contraire, projetés sur le long terme, sont d’une importance capitale : un projet, un engagement voire une quête. Parfois on peut croire qu’il y a des « moments de pause » où l’on se laisse le temps de décider quoi faire. Mais en fait, on choisit juste de ne pas choisir. A aucun moment on ne choisit pas.

 

« La vie humaine n’a lieu qu’une seule fois et nous ne pourrons jamais vérifier quelle était la bonne et quelle était la mauvaise décision, parce que dans toute situation, nous ne pouvons décider qu’une seule fois. »

Milan Kundera
L’insoutenable légèreté de l’être

 
Une situation ne se présentera jamais deux fois à l’identique. Nous n’avons donc aucun moyen de comparaison. Nous devons choisir – puis agir – sans aucune certitude, ce qui irrémédiablement conduit à une certaine angoisse. L’angoisse n’est pas la peur. On a peur de quelque chose mais l’angoisse est plus floue, plus sournoise. Elle est la prise de conscience de notre responsabilité en même temps que de notre liberté. L’angoisse est  ce « vertige » qui me fait ressentir que j’existe.

 



« L'angoisse exprime au niveau de la conscience de soi le vertige de l'individu auquel s'offre une pluralité de possibilités contradictoires : le point origine de notre liberté définit en même temps l'origine du péché et de la culpabilité. »

Soren Kierkegaard
       Le concept d'angoisse
 

 

 


 


 


 

 

 

J’ai surgi dans le monde sans raison et aujourd’hui j’existe, sans aucun moyen d’y échapper. Sans nul répit possible, j’ai à me définir à chaque instant par rapport à mon passé en fonction de ce que j’envisage d’être. Des choix, encore des choix, toujours des choix. Ils s’imbriquent, s’ajoutent, se succèdent ou se remplacent.  Qu’ils convergent ou qu’ils divergent, qu’ils fassent de ma vie une accalmie ou au contraire, qu’ils la fassent exploser, qu’importe, ils sont toujours là mes choix. Et puis ils ont leurs propres inerties. Ils me dépassent et contrôlent ma vie du dehors. Mes choix ne sont plus à moi. Devenus réalité dans l’action, ils se propagent et entraînent à leur tour, une cascade d’autres choix.

 
Désormais, je comprends pourquoi j’ai si souvent regretté le temps de la « prépa ». A cette époque, c’était comme si, en quelque sorte, je vivais sans exister. Tout était déjà choisi pour moi. Tout était alors si facile. La nécessité ne me laissait pas le choix. Je prenais la vie au sérieux car elle avait un sens : réussir les concours. Une signification vaine pour un répit illusoire.  Aujourd’hui, j’ai compris que ce sens n’en était pas un, que rien n’est nécessaire et que la vie est trop importante pour être prise au sérieux comme le disait Oscar Wilde. Contrairement à ce que l’on peut penser, la nécessité peut être heureuse.







 


Exister c’est être pensé par l’autre

 
« Sans l’autre, je ne suis rien, je n’existe pas. Autrui peut me construire comme il peut me détruire.
 La présence de l’autre jalonne mon existence. »

Alexandre Jollien
Le métier d’homme

 

Imaginez vous seul sur une île déserte. Quel choix auriez-vous à faire ? Marcher ou dormir ? Pêcher ou chasser ? Pourquoi ces « choix » ne provoqueraient aucune angoisse chez vous ? Imaginez qu’un beau jour, quelqu’un arrive sur votre île ; lui aussi naufragé du monde moderne, qui recherche le calme et la tranquillité. A partir de ce jour, vous serez soumis à ses remarques ou tout simplement à son regard. Vos choix impliqueront son avis. Que vous vouliez lui plaire ou lui déplaire, peu importe ; sans même vous en rendre compte vous opterez pour telle ou telle attitude en fonction de lui. Milan Kundera écrit que « dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai ». Seul sur l’île vous n’existiez pas. Exister c’est dire « je » et pour dire « je » il faut qu’il y ait un « tu ».

« On choisit [et on se choisit] en face des autres »

Jean-Paul Sartre
L’existentialisme est un humanisme

 
Nous l’avons vu, exister c’est choisir, c'est-à-dire se choisir par les actions que l’on décide ou non de faire, mais choisir c’est aussi affronter le jugement de l’autre. Se choisir c’est alors adopter une attitude face à l’autre. D’ailleurs comme l’a montré Sartre, pour savoir qui on est, il ne faut pas le chercher « en soi » mais dans le regard de l’autre. Le regard, c’est à dire le jugement. On retrouve l’idée que le plus court chemin vers nous même passe par autrui. Mais Sartre y rajoute une dimension plus pesante – voire insupportable – et c’est ce que signifie son plus célèbre aphorisme « l’enfer c’est les autres ».

 
Qui plus est, la présence physique de l’autre n’est pas indispensable pour sentir l’angoisse éveillée par son jugement. En effet, même seul, on imagine ce qu’on  pense de nous ou bien ce qu’on penserait de nous si nous faisions telle ou telle action. On dit qu’il n’y a rien de plus beau que de savoir que quelqu’un pense à vous ; oui mais il n’y a rien aussi de plus pesant. Cela confirme lourdement que vous existez. C’est pourquoi j’ai écrit qu’exister c’est être pensé par l’autre, qu’il soit ou non physiquement présent.  

 
 
* * *

 

Le philosophe contemporain Bertrand Vergely écrit qu’« il existe une transcendance en l’homme. [Que] celui-ci a besoin d’exister et pas seulement de vivre ». Pourtant, je ne pense pas que l’homme ait « besoin d’exister ». Il existe, et il ne peut faire autrement. Bien au contraire, cela lui pèse lourd sur le cœur. Il est reposant de ne pas exister. L’utopie si populaire de l’île déserte montre à quel point l’homme rêve de « vivre sans exister ». L’île déserte, comme je l’ai écrit, c’est l’incarnation même de la solitude, de l’absence de l’autre, de l’absence du « tu » qui nous permet de ne pas dire « je ». Ne plus dire « je » c’est perdre l’angoisse du jugement de l’autre que tout choix entraîne. Aussi si pour beaucoup l’île déserte est l’image d’un certain bonheur, c'est un bonheur fait de vie pure sans existence.


« Rêver des îles, (…) c'est rêver qu'on se sépare, qu'on est déjà séparé, loin des continents, qu'on est seul et perdu ou bien c'est rêver qu'on repart à zéro, qu'on recrée, qu'on recommence. »

Gilles Deleuze
 
L'île déserte

 

La lecture de cette pensée de Deleuze permet d’apporter une autre justification au rêve de l’île déserte. Si l’angoisse naît du fait qu’il faut choisir, qu’on ne peut le faire qu’une seule fois, sans jamais avoir aucune certitude ; et bien si on savait qu’il était possible de recommencer, ne serait-ce qu’une seconde fois ; si on savait que l’on pourrait ainsi s’appuyer sur une première tentative de vie avortée, l’angoisse se dissiperait et de ce fait l’existence s’effacerait d’elle même. Tout serait beaucoup plus léger si nous avions plusieurs vies permettant de (re)faire plusieurs choix pour une même situation donnée. L’île déserte offre aussi le rêve utopique de ce recommencement.  



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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 13:44


 Vivre sa pensée

 
La philosophie ne se connaît pas, elle se vit. Voici ce que j’ai écrit dans l’article précèdent. Eh bien oui, je suis en effet intimement convaincu que toute vraie philosophie, même la plus complexe ou la plus théorique, a été écrite pour être vécu. Philosopher n’a de sens que pour vivre.

 Néanmoins, en écrivant que la philosophie est la seule qui puisse nous aider à vivre, peut être ai-je omis d’ajouter : vivre les moments difficiles. En effet, il est évident que bien anormal serait celui qui penserait à Descartes ou à Platon au moment d’embrasser celle qu’il convoite depuis tant de temps ! Quand on est heureux, la vie trouve sa raison d’elle même. Par contre, dans les coups durs, on a le temps de penser. Dans ces moments là, nos pensées s’étirent à n’en plus finir, et laissent derrières-elles un drôle de goût de mélancolie. Alors on repense à la philosophie et on voudrait tant qu’elle nous « aide ». Peut-être un jour nous fera-t-elle reproche de cette ingratitude !

 En outre, trop éloignées de nous, certaines philosophies - modernes ou contemporaines en l’occurrence – donnent l’impression d’être une technique réservée à quelques experts. Aussi, afin de trouver une philosophie qui se vit « facilement », rien de mieux que d’aller puiser dans les sagesses antiques. Comme l’a noté le philosophe contemporain Bertrand Vergely : « Pour les anciens la sagesse n’était pas une chose abstraite, mais une pratique. Une pratique de la vie belle et bonne.»

 Voici pourquoi j’aimerais présenter une philosophie antique qui peut-être, je l’espère, vous aidera dans les moments difficiles : le stoïcisme. Ce courant de pensée est certes un peu austère mais salvateur. Il n’arrive pas un jour sans que le stoïcisme m’aide à affronter la vie.

 


Avoir une autre vision du monde

 
Toute philosophie, avant de se vivre, doit partir d’une méditation ; c’est-à-dire d’observations pour tenter de comprendre ce qu’est le monde, ce qu’est la vie ou ce qu’est l’homme. Les stoïciens avait leur vison du monde, ils en on déduit leur mode de vie. Toutefois, comme pour toute philosophie antique, il n’est pas simple d’entrer dans son univers car nous autres modernes, avons perdu la magie des choses, le sens de la vie et l’harmonie du monde.

 En effet, dans la tradition grecque, le monde est un Tout harmonieux, ordonné, juste et beau. Etre stoïcien c’est prendre modèle sur ce Tout. L’homme doit donc s’ajuster à la « nature » et ce qui est bon est ce qui lui est conforme qu’on le veuille ou non. Le respect de l’harmonie générale dépasse nos petites volontés triviales et mondaines. Aujourd’hui, il nous est difficile de comprendre que tous les hommes font partie intégrante de la raison universelle, du « logos ». Cette raison universelle, les grecs l’ont appelé destin. De ce fait, tout ce qui arrive est le fruit de la nécessité et rien ne sert de se lamenter quand le destin frappe à la porte.

 

« Il existe des moments de grâce dans la vie, des instants où nous avons le sentiment rare d’être enfin réconciliés avec le monde."
Apprendre à vivre – traité de philosophie à l’usage des jeunes générations

Luc Ferry

Comme l’explique le philosophe Luc Ferry, une simple promenade en forêt ou le calme voluptueux d’une balade au bord de la mer, peut donner la sensation d’une coïncidence parfaite, d’un accord harmonieux avec le monde. Désormais, nous avons pris l’habitude de nous placer hors de la nature. On la considère soit comme hostile soit comme bienveillante mais toujours comme extérieure. Cette sensation d’harmonie parfaite peut nous faire comprendre ce que les grecs appelaient faire partie intégrante de la raison universelle, être une partir du Tout.


Les stoïciens ont vu en toutes choses la dynamique de la nature. La nature se régénère sans cesse. Après la mort, la vie. L’arbre après avoir perdu son beau feuillage à cause d’un hiver glacial, le recouvrira vite au printemps. Aucun hiver n’est éternel. Ainsi l’homme est un tel un arbre : aucun malheur n’est éternel. Rien n’est fixé une fois pour toute. Après l’hiver, le printemps. De même, s’il y a des incidents dans la nature, ils ne durent pas. L’harmonie générale reprend ses droits, ce qui est sans cesse invoqué par les stoïciens afin d’éradiquer des « maux » tels que les remords, l’angoisse, l’espérance, la nostalgie qui ont pour effet de nous éloigner des routes de la sagesse.

 

 

 

Le Manuel d’Epictète ou comment avoir une « sagesse pratique » ?

 
Voici un petit livre, un manuel, d’une lecture « facile » et revigorante. A peine cinquante pages de « sagesse pratique » pour se conformer à l’ordre naturel. D’ailleurs, dix-huit siècles après avoir été énoncés, certains conseils n’ont rien perdus de leur fraîcheur et de leur vérité. Cela en est presque troublant et c’est à se demander si l’humanité a vraiment « progressée » ! Ce manuel a été écrit par Arrien, élève d’Epictète, un des plus grands penseurs stoïciens. On notera avec attention, que dans sa préface, Pierre Hadot écrit d’Arrien qu’il est « un philosophe, non pas évidemment un créateur de système, mais un homme qui essaie de vivre sa philosophie (…) et pour [cela], il est amené à l’écrire, c’est a dire à la méditer par écrit ». De ses écrits il nous reste aujourd’hui ce manuel, référence en terme de « stoïcisme pratique ».

 


 

 Une manière de concevoir le destin comme le concevait les stoïciens est d’avoir toujours présent à l’esprit qu’il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous.  Ainsi commence le Manuel. « Le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous … » sont autant d’exemples de ce qui ne dépend pas de nous. Pourtant l’homme voudrait à tout prix avoir la main mise sur ce qui ne dépend pas de lui. Par exemple, ne pas mourir ou être célèbre. Alors il se lamente, se plaint ou se rend triste car il ne peut se résoudre à ne pas pouvoir être maître de tout. Mais alors qu’est ce qui dépend de nous ? Epictète nous réponds : ce sont nos représentations.

 
« Tu n’es qu’une pure représentation et tu n’es en aucune manière ce que tu représentes. »

 

Nos représentations nous plongent dans un état de trouble, d’inquiétude, d’incertitude voire de mélancolie ou de tristesse. Nous avons une tendance naturelle à reconstituer la réalité en se racontant des histoires, en imaginant des possibilités. Et si vous laissiez venir les choses comme elles viennent et arrêtiez de toujours vouloir tout prévoir et ajuster à l’avance ? Il y a aussi les représentations dues aux mœurs, à la morale, à la société, voire à la famille.  Et si vous étiez tout simplement vous-même en laissant de coté les « qu’en dira-t-on » ? Epictète, qui tutoyait son lecteur, lui promettait ceci :  

 

« Personne ne pourra plus exercer une contrainte sur toi, personne ne pourra plus te forcer, tu ne fera plus de reproche à personne, tu n’accuseras plus personne, tu ne fera plus aucune chose contre ta volonté, personne ne pourra te nuire. »

 

Comment cela se met-il en pratique ? Eh bien Epictète précise un peu plus loin dans son manuel :


" Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses."


 

Ce qui nous blesse ce n’est jamais ce qui nous arrive mais la représentation que l’on s’en fait. Qui plus est pour changer nos représentations, il suffit de revoir nos jugements. Etre maître de ses jugements c’est être maître de ses troubles. Voici une idée qui m’a marqué : nous sommes responsables de notre propre malheur. Libre à nous donc d’inverser nos jugements et de créer le retour du printemps. Mon leitmotiv, écrit à l’entrée de ma chambre, à coté du dessin de « l’arbre au quatre saisons », est :

 
« Tu subiras un dommage quand tu jugeras que tu subis un dommage.»

 

Entraînez-vous à ne pas vous laissez emporter par vos représentations. Entraînez-vous donc à revoir vos jugements. Voila l’essentiel qu’il faut retirer de la lecture du Manuel d’Epictète. Cela n’est pas facile j’en conviens. Tout particulièrement dans le domaine amoureux, qui est probablement la plus grande source de représentations ! L’imagination mêlée au désir, fait que l’on se laisse aller à de sombres suppositions ou au contraire à un  flot de joie empoisonnée. Nos jugements sont le plus souvent erronés lorsqu’il s’agit d’amour. Le coeur parle, la tête s’incline. Etre stoïcien en amour voila peut être la plus grande difficulté !

 
 


De la difficulté de créer sa philosophie

 
Aujourd’hui, il nous est difficile de nous plier absolument à un destin comme de craindre la colère des dieux. Se décharger de toute responsabilité envers les événements extérieurs serait faire preuve de lâcheté et de mauvaise foi comme l’a très bien écrit Jean-Paul Sartre. D’ailleurs, j’aime me nourrir de la pensée du philosophe français et de sa conception de la totale responsabilité de l’homme face à l’existence. Mais alors cela est-il conciliable avec la pensée stoïcienne ? Je pense que oui.

 Je ne dis pas : vous n’êtes pas responsables de ce qui vous arrive, mais parfois il se produit que des situations malheureuses ne dépendent pas de nous au sens où elles sont nécessaires. Un malencontreux hasard nous met face à la douleur, face à la souffrance. Aussi, une fois que l’événement pénible est là, qu’il est trop tard pour l’empêcher, qu’il faut en vivre les minutes une à une et bien le stoïcisme peut nous aider à le surmonter. Etre stoïciens, c’est accepté sans se plaindre ce qui est nécessaire. Nous éviterons ainsi de devenir aigris, plein de ressentiments, dyspepsiques pour paraphraser Nietzsche. Cette dimension psychologique est bien entendu absente de la pensée stoïcienne, mais il serait absurde de ne pas user des pensées modernes pour mettre en valeur les sagesses antiques.

 Enfin, j’aime cette indépendance que veut nous faire prendre les stoïciens face aux aléas. Faire « bon usage de ses représentations », c’est être libre. Dans un petit livre d’initiation à la philosophie, j’ai récemment retrouvé cette conception de la liberté à la fois stoïcienne et moderne :

 
« Une acceptation lucide de la nécessité est la plus haute forme de liberté.»

 Les bonheurs de Sophie        Dominique Janicaud


* * *

  Concilier le stoïcisme et la responsabilité de l’homme est un exemple de l’immense tâche qui vous attend. Vous avez à votre disposition 2500 ans de pensées occidentales d’une variété extraordinaire, mais bien souvent antinomiques. Toutefois n’est-ce pas ce qui fait la richesse et la singularité de la philosophie ? A vous de prendre un peu de chacun,  de faire fusionner des pensées radicalement différentes pour, pourquoi pas, faire naître une pensée nouvelle. A vous de faire votre philosophie et de la vivre.

 Aucune philosophie n’est la norme à suivre alors suivez les toutes ! Faites un bout de chemin avec tel ou tel philosophe et voyez ce qu’il vous apporte au quotidien puis choisissez. Les sciences ne vous laissent pas le choix. Les religions encore moins. La philosophie, elle, vous impose le choix. Vous n’avez pour cela que l’espace et le temps d’une vie. Ni plus, ni moins.


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8 octobre 2006 7 08 /10 /octobre /2006 23:57
Un témoignage personnel
 

Bien que la philosophie n’ait pas besoin de moi pour contrecarrer plus de 2500 ans d’invectives sévères et le plus souvent injustes, je souhaiterais tout de même ici lui rendre hommage et susciter je l’espère un engouement pour cette « illustre inconnue ». Toutefois, ce présent article n’est pas une apologie de la philosophie et encore moins une introduction à la méthode philosophique. En effet, je trouve que cela serait un peu prétentieux de la part d’un étudiant en Ecole d’ingénieurs ! Néanmoins rien ne m’interdit d’apporter un témoignage personnel relatant pourquoi j’en suis arrivé à la philosophie et comment ai-je décidé de l’aborder.
 

Aussi je suis persuadé que la philosophie ne s’adresse pas à une poignée de « spécialistes » mais que tout homme se doit d’être philosophe. Mais je n’entends pas par là que chacun d’entre nous se doit d’écrire une œuvre philosophique – il y en a déjà bien assez –, mais juste que chacun d’entre nous vive en ayant bien réfléchi à la façon dont il vit car vivre ne va pas de soi. Tout le monde pense pouvoir affirmer qu’il vit alors qu’en fait il se laisse vivre au sens péjoratif du terme. En conséquence si je devais donner ma propre définition de la philosophie, j’aimerais dire qu’elle est la seule qui puisse nous aider à vivre. Si aujourd’hui la philosophie est reléguée au rang de simple enseignement scolaire, je tiens à dire qu’elle devrait recouvrir la place qui lui est due comme au temps des Grecs où l’on vivait sa pensée car la philosophie ne se connaît pas, elle se vit.

 





La philosophie comme une nécessité
 
 
 
 

« Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement le pourquoi s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement »

 
Le Mythe de Sisyphe
Albert Camus

Aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, c’est finalement mon intégration en Ecole d’ingénieurs qui m’aura amenée à la philosophie. Mais si on y réfléchit de plus près, ce n’est pas si antinomique que cela semble l’être. En effet, c’est l’incroyable déception et les terribles désillusions qui suivirent cette intégration qui me révélèrent à quel point ma vie était « absurde » car sans aucun sens. Dès lors des questions aussi simples que « qui suis-je ? » ou « pourquoi est-ce que je vis ? » me taraudèrent l’esprit sans l'ombre d'une réponse. Camus sut mettre les mots sur ce sentiment nouveau, fruit de la vie moderne, l’absurdité. Si, à l’image d’un Sisyphe montant en vain son rocher en haut de la montagne à l’infini, le sentiment de l’absurde vous frappe, alors la question du sens de la vie apparaîtra d’elle-même et se faisant la nécessité d’obtenir des réponses vous conduira – comme ce fut mon cas - à la philosophie. Pour beaucoup elle abonde de réflexions grandiloquentes et inutiles mais elle sera reconnu à sa juste valeur par ceux qui tenterons de répondre à la simple question « qui suis-je ? ». Essayer donc pour voir, de répondre à ces deux questions à l'apparence si simplistes.  Même si elle n’apporte pas de réponses toutes faites, universelles et péremptoires, elle offre 2500 ans de réflexions de « grands esprits » qui vous aideront, j’en suis certain, à trouver votre réponse.

 

En outre, je voudrais une dernière fois insister sur le fait que la philosophie n’est ni une érudition académique ni un loisir que l’on pourrait pratiquer une fois pas semaine. Mais qu’elle devient fondamentale à celui qui un jour se pose la question du sens de la vie, du sens de sa vie. Aucunes sciences ne pourront vous aider sur la question du sens de la vie. Elles pourront tout au plus vous expliquer comment fonctionne le monde mais en aucun cas ce qu’est le monde. La philosophie quand à elle, est en mesure, et ce n’est pas rien, de vous apporter quelques clés pour mener à bien votre existence.  Toutefois gardez vous de lui « demander l’impossible » au risque de l’accuser ne pas vous aider.

Enfin, il est bon de rappeler aux irréductibles contempteurs de la philosophie, qu’elle ne consiste pas en un spectacle passif et désolé de l’absurdité de la vie qui nous conduirait tous à être des nihilistes malheureux. Bien au contraire, quel que soit son nom, son origine et son "chef de file", toute philosophie nous invite à l’instar de Camus, à « imaginer Sisyphe heureux » malgré la répétition infinie et désespérée de son action. N’oubliez jamais que la visée ultime de la philosophie depuis les Grecs n’est rien d’autre que la vie heureuse.

 
 
 
 
 
 
Comment entrer dans le monde de la philosophie ?

 

 






« Qu’est-ce qu’il y a de plus important dans la vie ?

Tous les hommes ont évidemment besoin de nourriture. Et d’amour et de tendresse. Mais il y a autre chose dont nous avons tous besoin : c’est de savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons. »

 

Arrière de couverture du Monde de Sophie

Jostein Gaarder



  

Vouloir s’intéresser à la philosophie c’est déjà avoir fait une bonne partie du chemin toutefois par où commencer ? Pour ma part, j’ai toujours eu une déférence craintive pour la philosophie et j’étais bien trop intimidé pour me lancer seul dans la lecture des grandes œuvres. Et puis les hasards de la vie m’ont mis un livre entre les mains… Un livre assez volumineux,  d’un auteur norvégien intitulé Le Monde de Sophie. A la lecture de l’arrière de couverture, à savoir que ce livre parlerait de la question de « savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons », une envie passionnée pour ce livre se fit sentir. Autant dire que ce livre arriva au moment où j’en avais le plus besoin. Dès lors la passion ne me quitta plus. Je dévorai les pages une à une tout en allant suffisamment lentement pour ne pas terminer ce chef d’œuvre trop vite.

 

Ce roman qui retrace l’histoire de la philosophie de la mythologie grecque à nos jours réussit son pari : nous faire penser par nous même. Je me suis rendu compte à quel point penser m’était étranger malgré mes études « poussées ». C’est en partie pour cela qu’il est à mes yeux un vrai livre philosophique.

 

Toutefois, un paradoxe existe sur ce livre. En effet, ce dernier souleva partout l’enthousiasme et connu une consécration internationale retentissante mais l’intérêt pour la philosophie ne fut malheureusement pas proportionnel au sucées de vente de ce livre. Faut-il en conclure que l’ouvrage de Gaarder ne remplit pas totalement son objectif ? Je ne le pense pas et si je connais pas mal de gens qui ont eu un jour ce livre en leur possession, rares sont ceux qui l’ont lu en entier et avec attention. Aussi j’insiste sur ce point : pour que la magie s’opère il vous faudra impérativement aller jusqu’au bout. Faites moi confiance… Si vous jouez le jeu, un élan philosophique émanera de vous, vous amenant à porter un regard neuf sur la vie mais surtout sur la façon dont vous construirez votre vie. Enfin la magie de ce livre vous donnera envie de lire par vous-même les grands textes et ainsi votre entrée de la « monde de la philosophie » se fera tout naturellement. Je ne peux donc vous conseiller meilleure lecture pour débuter.

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