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19 juillet 2007 4 19 /07 /juillet /2007 16:07

 

Avant-propos du 20 mai 2013

 

Cherchant « Nietzsche et la liberté » sur Google, dans le cadre d’un nouvel article ; je suis tombé, à ma plus grande surprise, sur notre blog aphorismes !

  Lorsque je relis cet article, écrit il y a quelques années, je ne peux m’empêcher de sourire devant ma cavalière naïveté. Citer ainsi, d’entrée de jeu, des Lettres à un jeune philosophe, traduisait bien un fait réel : j’ignorais ce qu’était la philosophie lorsque j’ai commencé à écrire mes articles ! 

  Je mélangeais alors, pêle-mêle, du vécu personnel à des citations d’auteurs (issus de familles philosophiques bien différentes). On est bien loin des dissertations académiques d’agrégation auxquelles j’allais me livrer quelques années plus tard… D’ailleurs, je ne saurais trop renvoyer ceux qui voudraient découvrir réellement la pensée de Nietzsche à mes derniers articles.

  Mais, qu’importe ! Au fond, cela ne retire nullement sa valeur à cette « pensée de la liberté » car elle a le charme de la jeunesse, et surtout sa fougue ! Seul un jeune esprit en pleine remise en cause de ses vérités et des valeurs peut faire preuve d’une telle virulence philosophique !

 

Bonne lecture

  Julien

 

* * *

 

« La seule chose que nous puissions décider est quoi faire du temps qui nous est imparti. »
 
J.J.R Tolkien
Le Seigneur des Anneaux
 
 
 
Le RER est bondé. La chaleur m’écrase, l’air est suffoquant, les visages – figés comme des masques - dégoulinent autant de sueur que de grisaille. Me revoilà à Paris pour achever mon cycle d’études par un stage en entreprise. Cela me donne un avant goût de la vie dite étrangement « active » à propos de laquelle je n’entends que des poncifs nostalgiques et bien éculés de ceux qui craignent de perdre les (mauvaises) habitudes de leur vie étudiante. Pour ma part : un grand vide et un grand flou …
 
Bien que j’aie aimé Paris par le passé, aujourd’hui, et malgré ses charmes, cette ville m’écœure. Je ne peux m’empêcher de ressasser une seule interrogation : « que fais-je ici ? ». Qu’est-ce qui me pousse tous les matins dans cet enfer souterrain, et qui me retient éloigné de ceux que j’aime et avec qui j’aimerais être ?  Suis-je obligé d’être là ? Ne suis-je pas libre de choisir ma vie ? Choisir ma vie c’est finalement décider « quoi faire » des soixante années qui me sont encore imparties. Suis-je libre d’en faire ce dont j’en ai envie ? Voilà comment, dans ce RER bondé, j’ai pensé à la liberté, cette utopie juvénile, et comment j’ai eu envie d’écrire cet article.
 
 
 
 
La liberté et le déterminisme
 
 
«  Toute existence dessine une trajectoire, mais de cette trajectoire nous ne sommes pas le point d’origine. Chacun de nous a reçu une impulsion dans son enfance, dès sa naissance, et notre destin prend forme à partir de ce mouvement premier. »
 
Christophe Lamoure
Lettres à un jeune philosophe
 
 
 
 
Il y a, et on ne peut le nier, des déterminismes sociaux, géographiques, culturels, psychologiques ou familiaux qui font que nous ne sommes pas entièrement libres. Né en 1983, en banlieue parisienne, et de parents ingénieurs : voici une « impulsion », pour paraphraser Christophe Lamoure qui aujourd’hui encore influence beaucoup de mes faits et gestes.
 
Après l’« impulsion » l’enfance prend le relais et installe en nous une foule de déterminismes (Freud nous en a avertis). Puis vient l’âge adulte avec ce que j’appellerais la « détermination par autrui ». J’entends par là, le regard des autres qui influe sur nos comportements et en cela étouffe bien souvent notre liberté.
 
Toutefois, je me refuse à croire que nous soyons entièrement prédéterminés et je m’offusque devant les scientistes, les anthropologues, les psychologues, les sociologues, voire même les religieux ou quiconque qui soutient cette thèse. Finalement, même si elle ne concerne qu’une petite part de mes possibilités, j’ai une part de liberté et elle m’écrase sous son poids immense.
 
 
 
« L’homme est condamné à être libre. »
 
Sartre
L’existentialisme est un humanisme
 
 
 
Je ne connais aucun autre penseur qui s’est autant battu contre toute forme de détermination. Aussi, dans son extrémisme – qu’il serait benêt de dénoncer – Sartre, en décrétant notre liberté absolue et en posant toute la responsabilité sur nos épaules, a abouti à une philosophie de l’action. L’action contre l’indécision. L’indécision ce n’est pas ce laps de temps - plus ou moins long - qu’il est souvent bon de s’accorder avant de prendre une décision. C’est cet état dans lequel sombre celui qui refuse d’agir, de se battre.
 
« L’homme ne devient lui-même que lorsqu’il exprime avec décision, dans ses actes, où il veut aller. Nous avons tous à nous reconquérir sans cesse sur l’indécision. »
 
Karl Jaspers
Introduction à la philosophie
 
 
Lorsqu’il arrive que la vie nous place dans des « situations difficiles » (comme on dit), nous sommes souvent accablés sous le poids des responsabilités car c’est librement que nous choisissons quelle posture adopter (1). Finalement c’est dans ces moments « difficiles », et non dans les moments d’allégresse,  que nous ressentons notre liberté. Paradoxe du langage courant. On dit souhaiter avoir du « temps libre », mais la liberté ne se confond pas avec l’oisiveté. La liberté n’est pas quelque chose de léger que l’on ne pourrait avoir que lorsqu’on la souhaite, elle est là partout et tout le temps. Elle est responsabilité dans l’action courageuse et refus de la lâcheté. 
 
 
 
 
 
 
La liberté et la lâcheté
 
 
« Ne commettez point de lâcheté à l’égard de vos actions ! »
 
Nietzsche
Le Crépuscule des Idoles
 
Si la liberté n’est pas l’oisiveté, elle est encore moins la facticité anarchique. Être libre c’est s’affirmer avec responsabilité, non avec caprices. Un acte qui tombe dans le passé devient une chose opaque et absurde. Il faut sans cesse redonner du sens à nos actes passés, voici une façon de les assumer. En cela l’homme libre construit un projet et n’agit pas n’importe comment.
 
« Qu’est-ce que la liberté ?
 C’est la volonté de répondre de soi. »
 
Nietzsche
Le Crépuscule des Idoles
 
Le philosophe allemand, dans son style si particulier, ajoute à la liberté l’idée de force. Trop souvent bafoué, Nietzsche - décrit comme sombre, triste voire nihiliste par ceux qui ne l’ont sans doute jamais lu - prône au contraire la jouissance de la vie et invite au perpétuel dépassement de soi. Finalement accepter sa liberté demande du courage, demande d’être perpétuellement en position de force face à la vie. S’abattre, s’apitoyer, c’est refuser sa liberté. Je me sens libre car je me sens responsable de mes actes. Lorsque je laisse la vie décider pour moi, que je me déclare  « non responsable » de ce qui se passe, alors je suis, la plupart du temps, faible et lâche.Etre libre c’est être fort, c’est oser agir en se justifiant, c’est oser « répondre de soi ».
 
A cela Nietzsche ajoute la notion de volonté qui, dans son vocabulaire, recouvre l’idée d’ordre. Pour le penseur Allemand, vouloir c’est commander, ordonner quelque chose. Etre libre c’est donc commander, et commander d’abord à soi-même, à son « Je ».
 
 
 
La Liberté et le « Je »
 
 
« Tout Je qui n’est pas voulu, travaillé par une puissance, taillé par une énergie, se constitue par faute avec tous les déterminismes qui prennent place. »
 
Michel Onfray
La puissance d’exister
 
Michel Onfray, penseur contemporain hédoniste (fortement influencé par Nietzsche) reprend à son compte cette idée de force qui façonne un homme libre et indépendant. Onfray dénonce toutes ces difficultés à être, à vivre, dont sont victimes nombre d’entre nous ainsi que trop d’enjeux personnels privés, trop de défaillances cachées,  qui se dissimulent derrière de fausses déterminations (autre terme pour signifier les abnégations face à la vie). On retrouve la lutte entre la force du « je » et les déterminismes en tout genre avec comme enjeu la liberté. Je suis libre en tant que je peux empêcher un déterminisme de s’insérer au plus profond de moi.
 
 
 
« La journée avait passé comme toutes les journées passent ; je l’avais doucement assassinée avec mon espèce d’art de vivre timide et primitif … »
 
Hermann Hesse
Le Loup des Steppes
 
 
 
Avons-nous été habitués à accepter notre liberté ? Si oui, alors elle nous apportera cette force et comme dans un cercle vertueux, s’auto-entretiendra pour la vie entière. Dans le cas contraire, la renonciation, l’indécision ou toute autre forme de refus de notre liberté, finiront par engendrer un mépris de nous-mêmes. Croyez-en mon expérience personnelle !
 
Depuis trop longtemps, je suis la première victime de mon immobilisme. J’étouffe mes rêves, mes projets dans l’œuf. Pourquoi ? Est-ce mon éducation ou les vicissitudes de la vie qui ont fait de moi mon propre censeur ? Mais qui est ce « je » dressé pour m’étouffer ? Paralysé face à la vie, tétanisé par les « difficultés » de l’existence, je me refugie dans ce que Sartre avait coutume d’appeler dans la « mauvaise foi » (2). Mais quelles sont-elles ces difficultés ? Sont-elles justifiées ? La difficulté dépend de chacun car ce qui pourrait sembler insignifiant aux yeux de quelqu’un peut en écraser un autre sous un poids énorme et le paralyser. Il me semble qu’il ne faudrait jamais blâmer quelqu’un en lui reprochant de souffrir pour rien. Toute souffrance est justifiée pour celui qui souffre. Il arrive que mon désir franchisse la barrière et me fasse sortir de mon immobilisme pour de trop rares moments de jouissances furtives. Il m’arrive de me demander quelle serait ma vie si ce n’était plus seulement par moments mais d’une manière continue que j’acceptais ma liberté …
 
La liberté comme promesses que chacun se fait à soi-même, sorte de dialogue entre soi et soi. La liberté se vit en soi à chaque instant et en assassinant chaque jour qui passe, on finit par assassiner sa vie toute entière.
 
 
 
 
 La liberté et la vie
 
 
« La moitié de la vie d’un homme se passe à sous-entendre, à détourner la tête et à se taire. »
 
Albert Camus
Le mythe de Sisyphe
 
 
Combien de fois avons-nous détourné la tête ? Combien de fois avons-nous dit que nous n’avions pas le choix ? Combien de fois agirons-nous encore résignés ? Camus ne vilipende pas la « mauvaise foi » avec autant d’ardeur que son contemporain Sartre, mais préfère témoigner du malheur de l’humanité : « les hommes meurent et ils ne sont pas heureux ».  
 
 
« Chaque jour est précieux, un instant peut décider de tout »
 
Karl Jaspers
Introduction à la philosophie
 
 
Au final, lorsque l’on parle de la liberté, c’est la vie - la vie heureuse - qui est visée. Si la vie n’est rien d’autre qu’une suite de moments instantanés où il faut agir – ou ne pas agir – alors « chaque jour est précieux ». La liberté, n’est pas cette entité abstraite que l’on pourrait chercher à conceptualiser mais bien un art de vivre, alliant force et responsabilité. Bien souvent le regard trahit un homme. Insistant, ferme, décidé ou au contraire craintif, résigné, « bovin » pour paraphraser Emil M. Cioran, voilà qui en dit long sur l’acceptation ou non de la liberté.  
 
Les projets libres se construisent au quotidien. La liberté est cet art de vivre qui se décline à chaque instant. Un simple sourire peut être signe de liberté. Un moment semblant complètement insignifiant peut bouleverser une existence. Voila pourquoi Karl Jaspers nous incite à n’être ni lâche ni trop léger face à ce qui nous arrive.
 
 
 
«  La liberté apparaît toujours comme mouvement de libération »
 
Simone de Beauvoir
Pour une morale de l’ambigüité
 
 
 
Seul celui qui refuse sa liberté risque d’être en proie à la déception. Néanmoins  accepter sa liberté ce n’est pas faire toujours ce que l’on souhaite car personne ne peut faire toujours ce dont il a envie. La liberté c’est ce mouvement en avant qui veut la liberté elle même, la liberté comme fin non comme moyen, ce « mouvement de libération ». Même s’il doit se résigner pendant une heure ou un an, l’homme libre n'est pas déçu car il sait que le « mouvement de libération » n’a pas été arrêté.
 
 
 
 
Notes :
 
(1) « A aucun moment on ne choisit pas ». (cf. article : L'existentialisme : une philosophie de la responsabilité)
 
(2) Sartre appelle « mauvaise foi » l’attitude de celui qui se cache sa liberté, s’abrite derrière un quelconque déterminisme pour ne pas avoir à assumer ses actes.
 
Crédits photos :
 
Dans l’ordre : Elise Hardy, Pierre-Yves Sulem, Monika Brand, Daniel Rocha, Jean-Baptiste Avril
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Published by julien - dans Philosophie
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6 avril 2007 5 06 /04 /avril /2007 10:06

Qui est Jean Dubuffet ? Jean Dubuffet est né en 1901 au Havre. A l'âge de dix huit ans, il se rend à Paris pour suivre les cours de l'académie Julian qu'il abandonne rapidement pour travailler seul. Ce n'est qu'en 1942 qu'il décide de se consacrer entièrement à la peinture; jusqu'alors son parcours était marqué par des doutes sur les valeurs de la culture et des plus ou moins longs arrêts de son activité artistique. Il s'oppose avec virulence à l'art « cultivé » qu'on apprend dans les  écoles et les musées et n'a de cesse de désacraliser et de détacher l'art des critères esthétiques. Son oeuvre évoluera par périodes successives accompagnées de changement de style et d'une vision chaque fois renouvelée. Elle sera constamment marquée par la spontanéité, l'aspect volontairement primitif ou le travail sur la matière. Dubuffet contribue grandement à poser les bases d'une contre-culture, appelée « art informel » ou « art brut » qui cherche à s'arracher de l'emprise de toute influence pour explorer de nouveaux territoires. Bien qu'il ait été vivement contesté, il a occupé la scène internationale jusqu'à sa disparition à Paris en 1985.


" L'art ne vient pas coucher dans les lits qu'on a faits pour lui; il se sauve aussitôt qu'on prononce son nom : ce qu'il aime c'est l'incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s'appelle ".


Le traitement du paysage est une question à laquelle Dubuffet tente d'apporter des réponses de façon récurrente. Ce genre, classique de la peinture par excellence, semble à première vue incompatible avec la démarche contestataire de Dubuffet vis-à-vis de la culture. Pourtant, Dubuffet s'aventure dans d'immenses champs inexplorés avec chaque série. Chacune constitue un nouveau langage plastique lui permettant de s'exprimer avec l'imagination du moment. Aussi en parcourant par ordre chronologique son travail sur le paysage, le site, le lieu nous pouvons explorer les évolutions de son oeuvre, ce qui en constitue la singularité et la puissance, et l'indissociable cheminement intellectuel de l'artiste. Cela ne reste néanmoins qu'une très brève première approche.




Paysage Vineux - Série des marionnettes de la ville et de la campagne, 1944

Le plan du sol est relevé, par contre la maison, les animaux et les personnages sont vus de face à la manière des dessins d'enfants que Dubuffet considèrent comme « les façons propres à l'homme de transcrire les spectacles offerts à ses yeux ». L'expression est archaïque, exagérément simplifiée voire clownesque ; elle semble indiquer une exécution rapide, presque inconsciente de la part de l'artiste. Dubuffet nous transporte ainsi « du monde physique sur un plan semi-idéologique ». C'est la quête du réel qui semble dominer ici.

Le titre du tableau associe poétiquement un genre pictural à un adjectif qui évoque à la fois un objet et une couleur : c'est tout le paysage qui est vu à travers le filtre poétique du vin. Par la grande unité picturale et un travail sur la matière dans laquelle sont incrustées les lignes Dubuffet insiste sur la continuité humaine et naturelle.






Paysage à l'auto - Série des pâtes battues, 1953 :

Dubuffet approfondit son travail sur la matière. Son geste est d'abord vécu comme un plaisir physique :

« Cest le même plaisir qui conduit la main de celui qui trace quelque dessins très hâtif, ou quelque mot, sur l'enduit frais d'un mur ou le ciment fraîchement lissé d'un sol ».

 

La facture s'apparente en effet à celle des graffiti : avec un couteau, l'artiste trace des signes dans une pâte préalablement déposée sur un fond de couleur foncée. La pâte donne ainsi la consistance aux figures et représente pour Dubuffet la substance primordiale, à l'origine du monde. Dans cette pâte peut se jouer le théâtre de la vie comme le rappellent les formes dansantes de la toile.







J’habite un riant pays :

Dubuffet joue sur la relation figure-fond.

« Tous les éléments évoqués sont immergés dans une sorte de continu, de bain sans fond ».

 

Malgré une certaine gaieté qui se dégage des couleurs et des formes végétales, le côté déshumanisant a pris le dessus et le paysage « suggère une toile de fond en attente du drame humain ».







L’hôtel du Cantal – Série Paris Circus, 1961 :

Avec le cycle Paris Circus, Dubuffet s’intéresse au paysage urbain et s’attache à un monde en paix. Il possède le regard du flâneur qui ne se confond pas avec la circulation féerique ni avec les passants. Les commerces servent de toiles de fond à laquelle les couleurs et les lignes tremblantes confèrent une grande énergie.

« Je veux que ma rue soit folle, que mes chaussées, boutiques et immeubles entrent dans une danse folle ».

 

On est au cœur des Trente Glorieuses. Mais Dubuffet dit aussi beaucoup sur la société moderne de consommation dominée par la foule et l’argent. Le manque de communication et l’individualisation menacent déjà les conducteurs automobiles enfermés dans leur véhicule. Il nous offre ainsi une interprétation mentale du site et de son architecture.







Site à l’homme assis – Série des sites tricolores (cycle de l’Hourloupe), 1974 :

Max Loreau, un ami de Dubuffet raconte : «En juillet 1962, lorsqu’il répond au téléphone, Dubuffet laisse distraitement courir son stylo bille rouge sur des petits morceaux de papier. De ces exercices sortent des dessins à demi automatiques, qu’il barre de rayures rouges et bleus.» Ainsi commence l’aventure de l’Hourloupe.

Dubuffet opte pour des couleurs industrielles, des contours soignés, des hachures et coloriages qu’il détourne de leur usage conventionnel. Il renonce à l’« exécution » (matériologie, texturologie et spontanéité) pour la « programmation » d’une sorte de puzzle. La toile devient un enchevêtrement de signes, une sorte de langage. La relation figure-fond est toujours plus ambiguë, le haut et le bas subsistent encore grâce à la mince bande de ciel.

« L’équivoque qui court dans tous ces tableaux tient à l’inconfortable incertitude entre leur appartenance au registre purement mental et immatériel […] ou à celui des représentations du monde physique réel. […] Rien n’effraie tant que la confusion entre l’imaginaire et le réel ».

Si Dubuffet entretient cette confusion, c’est parce qu’il éprouve une perte de repères qui le pousse à la même traduction graphique pour tout.






Site avec deux personnages - Série des psycho-sites, 1981 :

Deux personnages inconsistants évoluent dans un paysage chaotique. Ils parviennent à maintenir un lien avec la réalité extérieure et le spectateur mais ils sont prisonniers d'une enveloppe individuelle, prisonniers de leur subjectivité. L'humanité est réduite à cette multiplicité de solitudes dérivant dans le chaos.

Toute référence contextuelle est bannie, les éléments évoquent violence et hostilité. Le paysage réel disparaît au profit d'un paysage mental totalement déshumanisant constitué d'espaces cellulaires isolants de façon plus évidente encore les personnages.







Dramatique I (H123) – Série des non-lieux, 1984 :

L’œuvre de Dubuffet se clôt par la série des non-lieux. L’inspiration est profondément nihiliste, la trace humaine qui s’estompait déjà a disparu. Il résume ainsi :

« Récusée dans son entier la lecture humaniste de l’univers, ces peintures y substituent une lecture tout autre, dans laquelle n’apparaissent plus les fixités identifiables, mais basée sur les dynamismes et les pulsions, sur les continuités et les mutations ».

 

 

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Published by Jean-charles - dans Peinture
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4 mars 2007 7 04 /03 /mars /2007 23:21
 

Voila huit ans que je suis entré dans un cursus scientifique… que de chemins parcourus depuis mon orientation en « première S ». Je ne sais si ce choix fut pleinement « conscient »,  mais je dois reconnaître que jusqu'à ces dernières années, j’ai pris beaucoup de plaisir à étudier les sciences (dites de la nature) : la géologie, la biologie, la chimie et surtout la physique. J’avais l’impression de découvrir les clés qui m’ouvriraient les portes du monde.

 

Le « bac S » en poche, j’entrai en classes préparatoires scientifiques. Ce fut des années laborieuses, sacrifiées au nom d’un travail acharné, mais paradoxalement peut être, vraiment heureuses. Aussi, pour le dire avec les mots de Simone de Beauvoir extraits de ses Mémoires d’une jeune fille rangée, « mon devoir se confondait avec mon plaisir. C’est pour cela que mon existence fut, à cette époque, si heureuse : je n’avais qu’à suivre ma pente et tout le monde était enchanté de moi. » J’aimais ce que je faisais ; j’étais fier mais sans suffisance ; ma famille aimait l’image que je leur donnais de moi ; bref, la vie allait d’elle même.

 

Et puis en Ecole d’ingénieurs, à cause de l’enseignement qui nous fut dispensé, mon goût originel pour la science n’allait plus de soi. Alors que je l’avais toujours étudié avec déférence sans jamais penser l’interroger, je me posai pour la première fois la question : qu’est-ce que la science ?

 

 


La science moderne

 

 
 

« … nous rendre comme maître et possesseur de la nature ».


Descartes     Discours de la Méthode

 
 

La science telle qu’elle existe aujourd’hui est apparue à la Renaissance , en parallèle d’un courant de pensée original appelé l’humanisme. Toutefois la tradition veut que l’on identifie Descartes comme le père spirituel de la science moderne. Son leitmotiv, désormais célèbre, traduit à ses yeux une sorte de revanche que l’homme, naturellement faible, peut prendre sur la nature. En effet, en utilisant ses connaissances scientifiques, l’homme pourra  pallier à cette faiblesse originelle et s’assurer un bien-être, une certaine sécurité ainsi qu’une santé durable. La science devint moderne en ce sens qu’elle perdit son statut de simple observation (pour comprendre l’essence des choses) au profit d’un projet de maîtrise totale du monde par l’espèce humaine. A partir de cet irréversible tournant historique, elle quitta le monde de la méditation pour celui de l’action. Pour réaliser son projet, elle mit sous sa tutelle un savoir faire deja bien connu des hommes : la technique.

 

« La science est le capitaine, la pratique est le soldat. »

 
Léonard de Vinci

 

 

L’homme savait depuis tout temps fabriquer des outils ou des montages techniques astucieux. Toutefois, en se subordonnant à la théorie scientifique, la technique va aboutir à des résultats prodigieusement efficaces. Ainsi, Leonard de Vinci, figure emblématique de la Renaissance , voyait la technique traditionnelle – ingénieuse mais hasardeuse –, comme surannée. Il célébra alors l’arrivée d’une nouvelle technique guidée par le progrès scientifique qui découvrait petit à petit les causes des événements naturels. Avec le développement de la mécanique au XVIIIème puis de l’électricité au XIXème, la science allait décupler la puissance de la technique.  Cette citation de Leonard de Vinci m’a marqué par son emploi d’un champ lexical militaire qui illustre avec quelle violence, l’homme se mettrait à maîtriser – à mépriser – la nature dans les siècles qui allaient suivre.







La science devenue la « technoscience »

 
 

 

"Les techniciens qui forment aujourd'hui l'écrasante majorité des " chercheurs" ont fait descendre sur terre les résultats des savants."

  

Hannah Arendt    La crise de la culture 

 

Un fait nouveau et imprévu se produisit au XXème siècle. La technique, à son tour, se mit à subordonner la science pour la convertir en ce qu’on appelle, dans un jargon bien laid, la « technoscience ». En tant qu’activité intellectuelle, la science prend vie dans le monde sous deux aspects : en amont avec la recherche scientifique, puis en aval avec l’enseignement scientifique. Un regard rapide sur ces deux aspects montre comment la technique à proliférer « à la manière d’un cancer » (pour reprendre l’expression du penseur Michel Henry) jusqu'à asservir la science à son service.

 
 Autrefois, la recherche scientifique était une tentative de compréhension du monde dans laquelle l’ingénieur allait y puiser les découvertes des chercheurs pour réaliser des « applications techniques ». Aujourd’hui, tout est bien différent car c’est en vue d’une réalisation technique qu’est  dirigée une recherche théorique. Aussi, comment préserver notre « recherche fondamentale » lorsque la recherche scientifique est de moins en moins financée par l’Etat mais par des industriels (imposant des résultats à court termes) ? De même, en ce qui concerne l’enseignement scientifique où je peux faire (personnellement) le constat de la nouvelle subordination de la science à la technique. Les classes préparatoires, la panacée des études scientifiques à la française, conduisent à intégrer des Ecoles d’ingénieurs. Cela signifie que celui qui commencera par apprendre les sciences de la nature à de grandes chances d’aboutir vers un enseignement purement technique. Croyez moi, passer de l’apprentissage de la compréhension des phénomènes qui nous entourent à l’apprentissage purement mercantile de connaissances vouées à l’application industrielle, s’apparentant à des « recettes de cuisine », n’est pas facile à supporter pour celui qui avait longtemps idéalisé le savoir scientifique.

 

 

 

« L’homme peut faire, et faire avec succès, ce qu'il n'est pas à même de comprendre. »

 

 

 

Hannah Arendt         La crise de la culture

 

 

 

 
 

 
La « technoscience » a transformé la science en un simple « mode d’emploi de la nature » dont la langue spécifique se compose de bien peu de mots : rendement, gain, productivité, efficacité...  Newton déjà, écrivit les lois de la gravitation universelle en faisant fi d’une explication de ce qu’est vraiment la force de gravitation. Il ouvrit la voie royale à une horde d’ingénieurs qui désormais ne se soucient guère de comprendre ce qu’est vraiment tel ou tel phénomène à partir du moment où ils peuvent en tirer profit.

 


 

« Nous apprécions les apports de la technique, mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur ses effets. »

 

 

Philosophie-spiritualité.com        Technique et volonté de puissance

   

Fustiger le progrès scientifique et technique tout azimut, serait un non-sens de mauvaise foi. Nous jouissons tous d’une plus grande liberté individuelle à la fois dans nos déplacements comme dans nos communications. En outre, je suis toujours fasciné par le fait que nous ayons désormais toute la culture à porter de main. Et comment dénigrer la technique qui nous a permis, dans le domaine médical, de faire des progrès extraordinaires ? Toutefois, l’émergence de la « technoscience » a fait perdre à la science, anciennement placée sous des idéaux extérieurs et supérieurs, son projet humaniste d’émancipation de l’humanité.

 

 


« L’univers dans lequel nous entrons, non seulement nous échappe de toute part, mais s’avère être en plus dénué de sens, dans le double acceptation du terme : privé tout à la fois de signification et de direction. »

  

Luc Ferry              Apprendre à vivre – traité de philosophie a l’usage des jeunes générations

 

 
 

 

Puisque la science a perdu son asymptote, à savoir la liberté et le bonheur de l’homme ; puisque la technique, indifférente à l’existence humaine se développe d’elle-même, nous sommes dans l’impossibilité de répondre à la question : où nous conduit le progrès ? On entend souvent dire qu’ « on n’arrête pas le progrès », mais dorénavant privé de ses « lunettes humanistes », le progrès est devenu myope et ne suit plus aucune direction particulière.

 

 

Dans son ouvrage d’initiation à la philosophie, Luc Ferry montre comment le progrès technoscientifique est dicté par la compétition économique et l’effroyable concurrence industrielle. Ferry prend l’exemple révélateur du téléphone portable. Ainsi, une entreprise qui fabrique des téléphones portables doit se tenir informée des nouveautés du marché (possibilité de faire des photographies, accès à l’Internet, ou même four à micro-onde pourquoi pas !) afin de les incorporer à son tour sur sa gamme de produits. Le « progrès » est donc ici un simple moyen pour rester dans la course. Il donne l’image d’ « un gyroscope [qui doit] tourner en permanence pour rester sur son axe et ne pas tomber de son fil ».

 

C’est cette absence de finalité, qui fait que la technique prive la science, et par la même l’humanité, d’une direction.  Ferry va même jusqu'à écrire avec pessimisme que « le mouvement des sociétés va peu à peu se réduire à n’être plus que le résultat mécanique de la libre concurrence. »

 

                                                                                                          

 

 

« Le progrès technique est comme une hache qu’on aurait mis dans les mains d’un psychopathe. »

 

Albert Einstein

 

 

          
Luc Ferry nous à montré le paradoxe auquel à conduit l’émergence de la science moderne : notre soif de maîtrise nous amène de plus en plus à être aliéné. Si nos connaissances scientifiques nous ont libéré de l’emprise du monde naturel, nous ne faisons que nous enfermés dans de faux besoins crées par la technique elle-même et nous nous condamnons par nos projets hélas toujours plus mercantiles à priver l’humanité d’un « sens ».

 

Modification du génome, clonage, armes de destruction massive, pollution planétaire … Aujourd’hui, l’opinion publique semble être inquiet et rejette conséquemment une partie de la communauté scientifique. Les medias sont d’ailleurs le principal vecteur de cette soi-disant « prise de conscience » de l’opinion. Mais avez-vous réellement déjà vu l’opinion publique prendre conscience de quelque chose ? Aussi, penser que le danger de la technique réside seulement dans les « monstres » qu’elle peut créer est une diversion qui cache le vrai danger du monde dans lequel nous entrons, à savoir le « monde de la technique », comme l’a nommé le philosophe Martin Heidegger. 


 





Le monde de la technique

 
 



 « La théorie de la nature élaborée par la physique moderne a préparé les chemins, non pas à la technique en premier lieu, mais à l’essence de la technique moderne. »

 

Martin Heidegger            Essais et conférences – la question de la technique

   

 
 

Dans l’une de ces conférences, donnée en 1954, Heidegger va développer une pertinente  analyse de la technique qui ne cesse d’être d’actualité. Selon le philosophe allemand, « l’essence de la technique », c'est-à-dire la raison d’être profonde de la technique (qui existe avant toute réalisation d’objets techniques), est un « arraisonnement de la nature ». Heidegger entendait par « arraisonnement » une soumission à la raison humaine ou pour le dire en termes plus techniques, la façon dont l’homme la réquisitionne comme réservoir d’énergie. L’essence de la technique s’est révélée par le biais « d’une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. »

  
 

A ce niveau, il est important de bien comprendre que dans « le monde de la technique », la technique ne se borne pas nécessairement à la production d’objets, mais touche aussi notre manière de penser. En effet, Heidegger a poussé sa réflexion jusqu’à montrer comment cet « arraisonnement » ne se limitait pas à notre rapport au monde mais qu’il s’était immiscé dans notre vie quotidienne au plus profond de notre être, dans notre pensée même.

 

 
Pour suivre la réflexion de Heidegger, revenons à l’étymologie du mot technique. Ce dernier vient du mot grec tekhnê, qui autrefois désignait tout savoir-faire traditionnel à la fois utilitaire et artistique. Néanmoins aujourd’hui, plus personne n’irait qualifier le technicien d’artiste ou inversement. En effet, avec la puissance acquise par la « technique utilitaire » - sous le joug de la science -,  le divorce avec les arts a été bien consommé. A présent, tandis que l’art cherche encore des formes susceptibles d’une appréciation esthétique, la technique ne se soucie plus que de l’utilité et de l’efficacité. De cette origine antique et de cette séparation avec les arts découlent notre définition moderne : la technique c’est l’utilisation de moyens en vue de fins.

 
 

Ainsi, lorsque Heidegger prédit que notre pensée muterait en une espèce de « pensée technique » - qu’il appelait la « pensée calculante » -, il voulait signifier  que nos pensées seraient toujours l’utilisation de moyens en vue de fins. En effet, nous sommes forcés de constater que la technique (des techniciens) a imposé, dans notre vie quotidienne, son rapport utilitaire au monde.  « L’essence de la technique déploie son être » et courbe dans l’urgence les esprits vers un utilitarisme vulgaire.

 


 

 

 

    


 

«  La technique dont parle Heidegger ne renvoie pas aux machines. Il s’agit essentiellement d’une façon de penser qui cherche partout le profit et l’utile. Celle-ci ne sait plus regarder la vie pour elle-même. Et, ne regardant plus la vie pour elle même, elle réduit tout. »

 

  Bertrand Vergely      Les philosophes modernes - Heidegger et l'oubli de l'être

 

  
Pour Heidegger la « pensée calculante » ne pense plus, elle calcule : c'est-à-dire, comme la très bien résumé Bertrand Vergely, elle « cherche partout le profit et l’utile » et ce faisant, elle « réduit » la vie à son aspect le plus pragmatique. Le danger de la technique est qu’elle conduit la pensée individuelle à répondre au nouvel adage technocratique : (non plus « savoir c’est pouvoir ») mais savoir pour pouvoir.

 
 

 

* * *

 
 
Il nous est très difficile de lutter contre la « pensée calculante » car elle s’impose à nous avec une force inouïe et seule une résistance courageuse peut refréner ses assauts permanents. Moi-même, je ne suis pas à l’abri de sombrer dans un mode de pensée technique. Lorsque qu’avec Jean-charles nous avons commencé ce blog, j’écrivais des articles en fonction de mes lectures antérieures, dont je jugeais bon de faire partager des idées essentielles. Maintenant j’ai tendance à orienter mes lectures dans le but d’écrire un nouvel article. C’est comme si j’avais abouti à une sorte de « technopensée » qui voit chaque lecture comme moyen profitable pour le blog. On retrouve ici, à l’échelle d’une pensée individuelle, la même inversion de tutelle qu’entre la science et la technique.  Aussi je dois m’efforcer de garder un rapport gratuit à la philosophie pour ne pas la laisser se dissoudre dans la recherche d’un meilleur « blogrank ».

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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29 janvier 2007 1 29 /01 /janvier /2007 17:57

Le choix d’autrui

 

 

 

« Celui qui a le choix a aussi le tourment. »

Proverbe allemand

 

Dans le troisième article, nous avions vu qu’exister c’est choisir. En effet, je ne suis rien d’autre que ma vie, c'est-à-dire ce que j’ai fait jusqu’ici, autrement dit ce que j’ai choisi de faire jusqu’ici. Pour reprendre une formule consacrée, on est rien d’autre que « la somme de ses choix ». Alors il est normal que l’on souhaite bien choisir ! En outre, s’il arrive que nous soyons certains de nos choix - n’écoutant que nous même et fonçant tête baissée -, nous sommes plus généralement pris d’un doute qui nous paralyse et nous conduit à demander de l’aide. 
 

« Puisque je ne suis pas capable de choisir , je prends le choix d'autrui. » 

 

Montaigne   Essais

 

Dans ce cas, demander de l’aide, c’est partir en quête d’un « bon conseil ». Pour cela, on se confie bien souvent à un proche. On espère qu’il possède une empathie suffisante, qu’il nous aura bien compris et ainsi qu’il pourra nous conseiller avec certitude. Ou bien on tente de trouver en soi même : on s’inspire de son propre passé. On peut aussi puiser dans les livres de philosophie des sagesses universelles qui peuvent permettre de conduire sa vie. Ou encore : regarder des films, lire des romans, assister à des pièces de théâtre. Voila nos principales sources d’inspiration afin d’imaginer ce que nous pourrions être. Albert Camus écrivit, à ce propos, que notre appétit des spectacles est du au fait que l’on y trouve des destins dont on « reçoit la poésie sans en souffrir l’amertume ». Finalement, dans tous ces cas, pour paraphraser Montaigne, on choisit « le choix d'autrui ». Sans cesse à la croisée des chemins, j’ai à choisir et j’aimerais, plus que tout au monde, posséder une sorte de carte pour me guider dans les méandres du paysage de mon existence.

 

  Voila c’est fait. On vous a conseillé ou alors vous avez pris l’exemple d’un personnage de fiction. Toutefois êtes-vous pleinement convaincu par ce « choix d’autrui » sur lequel vous allez vous appuyer pour agir ? Il vaudrait mieux car  au dernier moment, lorsque le choix doit prendre vie sous forme d’une action choisie, vous vous sentirez seul pour l’accomplir. Terrible solitude de celui qui choisit. Finalement, on nous aide, on nous écoute, on nous conseille mais au fond on choisit seul. Le conseil, sous toutes ses formes, a ses limites. Avons-nous vraiment été bien compris ? Notre interlocuteur ne nous aurait-il pas seulement encouragé vers une voie que lui même apprécie ? N’avons-nous pas tout simplement été blâmés sans être véritablement entendus ? C’est ce que Nietzsche a pensé :

 
 

« Ce que nous faisons n’est jamais compris, mais toujours seulement loué ou blâmé. »

Nietzsche    le gai savoir

 

Conseiller c’est réfléchir a priori sur ce qu’il a à faire. Or, un  choix reste toujours un choix dans une situation donnée, c'est-à-dire indéfinissable a priori.  Par le fait même que la vie est perpétuelle transformation, on n’est jamais deux fois dans une situation parfaitement identique. On ne se baigne jamais deux dans le même fleuve disait déjà Héraclite au Vème siècle av. J-C. Il peut y avoir des similitudes mais on ne peut faire fi du temps écoulé. Ainsi la dynamique du temps implique que la vie ne peut servir la vie que dans une certaine mesure et réfléchir a priori est souvent vain.

De toute façon, écouter trop d’avis est imprudent. Cela brouille nos pensées. Il est préférable de se restreindre à quelques avis seulement. Attention toutefois car on a naturellement tendance à choisir son conseiller en fonction du type de réponse qu’il est susceptible de nous apporter. Il faut les choisir parce qu’on juge qu’il possède une probité intellectuelle suffisante pour nous aider objectivement. Finalement si l’on tient vraiment à être conseillé, le choix se transpose à un autre niveau : celui du choix de nos conseillers.

Mais après tout cela, il se peut que l’on ne soit toujours pas convaincu. Les choix possibles se valent, les raisonnements s’épuisent, l’indécision s’installe, l’inaction aussi … que nous reste-t-il alors à faire ? Se plier à la nécessité ?

 
 

La contingence


Imaginez que vous en êtes arrivés au point suivant : se plier à la nécessité pour choisir. En d’autres termes, choisir ce qui s’impose à vous. Il me parait important de réfléchir à cette notion de nécessité. Je m’arrête d’écrire. Je regarde par la fenêtre. Un arbre, une route, une voiture qui passe et moi qui regarde. Y a-t-il quelque chose de nécessaire ? Qu’est-ce qui justifie cet arbre ? Cette route ? Ou même mon existence ? Une réponse terrifiante : rien. En fait tout est injustifiable. Je refais ainsi l’expérience fondamentale de la contingence, tel le personnage du roman de Sartre :

 

 

« Tout est gratuit ; ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter … »

 

Sartre    La Nausée




 

Voila bien un constat étrange qui « s’arrête sur vous, [et qui] pèse lourd sur votre cœur » : tout ce qui est pourrait ne pas être. Mais alors comment trouver une nécessité désormais ? Chercher la nécessité c’est répondre à la question : qu’est ce qui à vraiment une raison d’être ? Tout pourrait être différent, voire même ne pas être. Perdez votre « sérieux », je vous en prie. Cessez de penser que ce qui est est « normal et justifié ». L’existence, dans sa nudité possède un caractère superflu qui dissout la notion de nécessité dans le flou de la contingence. Tout existant est soumis aux événements et dans cette déferlante de hasards qui nous arrivent, il nous faut choisir, partout et tout le temps. L’existence humaine se résume ainsi : une somme de circonstances et de choix. Conséquemment cela nous met devant un problème : si la nécessité n’existe pas comment choisir lorsque le raisonnement arrive à son point d’arrêt ?



 

 

 

« Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. »

 

Sartre    La Nausée

 

 

 

 

L’improvisation


 

  « La vie c'est du théâtre et des souvenirs » chante Alain Souchon. Postures, jeux de séduction, mises en scène de soi. Se sentant parfois obligé de faire sonner ses actions comme mémorables, racontant ses événements banals pour qu’ils deviennent des aventures, l’homme vit sa vie comme s’il racontait une histoire. Alors oui, la vie c’est du théâtre, mais du théâtre improvisé. En effet, on agit sans être toujours convaincu, on tente, on essaye, on avance, on recule, en un mot : on improvise. On est comme ces acteurs que l’on aurait jetés sur scène sans texte ni répétition.

 
 

« Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait sur scène sans avoir jamais répété. »

 

Milan Kundera

L’insoutenable légèreté de l’être

 

 

   

«  Ni modèle, ni solution, ni réponse toute faite, ni mode d’emploi ne sont disponibles. Chacun y va à tâtons, essuyant des échecs, bâtissant sur des ruines. »

 

Alexandre Jollien   Le métier d’homme

 

 
 

La nécessité serait ce qui offrirait un « mode d’emploi » du comment agir.  Mais, nous l’avons vu il n’y a pas de vraiment de nécessité. Tout est contingence. Par conséquent, il ne nous reste que le mode de l’improvisation pour agir. J’aime cette allégorie des hommes en « acteurs sans textes ». Ainsi condamnés à n’avoir aucun texte à suivre, nous sommes condamnés à être libre. Pourquoi condamnés ? Parce qu’à la différence du comédien qui peut improviser sans contrainte, nous  sommes bien souvent obligés de nous justifier. Regards de nos proches, contraintes familiales et sociales, conformisme. Tout cela laisse peu de place à une improvisation débridée.  Pourtant, par essence, l’improvisation est injustifiable. Alors si la vie est improvisation pourquoi faudrait-il toujours pouvoir donner des justifications de nos actes ?

 
 

« Dans toute action, dans tout choix, le bien c'est la fin, car c'est en vue de cette fin qu'on accomplit toujours le reste. »

 

Aristote     Ethique à Nicomaque

   

Je suis convaincu que lorsque nous agissons nous souhaitons toujours agir au mieux, c'est-à-dire pour « notre bien ». Du moins je n’ai trouvé aucun contre-exemple. C’est une idée vieille comme le monde. Aristote déjà, écrivait que chacune de nos actions est eudémoniste, c'est-à-dire qui a le bonheur comme fin. Je voulais « bien faire », j’ai improvisé, j’ai échoué, pourquoi faudrait-il en plus que l’on me blâme ? Ou d’une autre manière, pourquoi vilipender quelqu’un qui à disposé de sa vie de telle ou telle manière si cela l’a rendu heureux ? Laissons nous improviser les un les autres en conservant à l’esprit qu’il n’existe pas de Bien ou de Juste en soi mais relativement à un projet clair et distinct. Comme le comédien débutant qui n’ose improviser sous le regard des spectateurs, l’homme débutant n’ose choisir sous le regard d’autrui. La seule chose que nous pouvons espérer est qu’avec le temps, grâce à une patiente sculpture de soi, nous acquerrons plus d’aisance dans notre «  métier d’homme » pour reprendre l’expression d’ Alexandre Jollien.   

 
 

Pour terminer, je voudrais écrire que j’ai parfaitement conscience du reproche qui pourrait m’être fait : il est trop facile de ne pas justifier ses actes. Toutefois mon propos est aux antipodes de pardonner toutes les actions en tolérant la mauvaise foi. Ne pas pouvoir se justifier n’est pas une fausse excuse qui permettrait par essence de nous acquitter de toute responsabilité. Sentiment d’improvisation et probité intellectuelle ne sont pas antinomiques. Nous sommes responsables de nos improvisations et c’est bien là tout le drame de l’existence humaine.

 

 

* * *

   

La vie ressemble à une esquisse écrit Milan Kundera. Cependant, si l’esquisse est au moins le brouillon d’une œuvre en construction, notre vie quant à elle, est une esquisse de rien puisqu’il n’y a rien après. Loin d’entraîner une vision nihiliste, cela veut dire que pour nous l’esquisse doit devenir l’œuvre. Vivre c’est s’inventer des événements puis jouir de ses réussites ou essuyer ses échecs. Alors essayez, inventez, improvisez. Pour utiliser une autre métaphore : comme le musicien qui improvise durant des heures jusqu'à trouver la bonne mélodie, vous finirez par composer une belle mélodie pour la partition musicale de votre vie.

 




Nota Bene : Cet article est illustré par des photos de Paris de Pierre-Yves Sulem. Alors que je rédigeais cet article, je suis tombé par hasard sur son site web (voir les liens). J’ai trouvé que ses photos, pleines de sensibilité et de mélancolie, correspondaient bien à l’atmosphère de ce texte. Et puis, ne cherchez pas trop de justification pour lier cet article avec ces images ; c’était juste une envie comme  ça, une improvisation


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2007 2 23 /01 /janvier /2007 17:27

Les débats qui agitent le monde de l’art sont très vifs. Souvent revient la même question, de façon obsédante, que ce soit dans la bouche du critique comme dans celle du visiteur profane : « Est-ce de l’Art ? ». A la vérité, l’Art avec un grand A « n’a pas d’existence propre. Il n’y a que des artistes » affirme E.H Gombrich.

Deux artistes contemporains se retrouvent dans une situation assez semblable. Il s’agit de Damien Hirst et Ron Mueck. Tous les deux sont admirés et influents. Tous les deux sont violemment attaqués. Et si l’on ajoute à cela les prix colossaux de leurs œuvres, on comprend l’intérêt que suscitent ces débats de toutes parts.

 
 
Damien Hirst

Damien Hirst est un artiste britannique contemporain admiré. Et contesté. Né en 1965, aujourd’hui très largement médiatisé (notamment par les tabloïds), Hirst est le plus célèbre du groupe « Young British Artists ». Ses œuvres les plus retentissantes sont des sculptures qui se distinguent par l’utilisation d’animaux morts dans des cuves remplies de formaldéhyde. Quoi qu’on pense de son travail, son impact sur la scène artistique contemporaine est indéniable et il est dès lors intéressant de comprendre ce qui est jeu dans le débat avec ses détracteurs.

Son explosion artistique a lieu dans les années 90 et sera confirmé par le Turner Prize qu’il obtient en 1995 pour « Mother and child divided », une installation de quatre cuves de formaldéhyde contenant chacune une moitié d’un veau ou d’une vache laissant ainsi apparaître l’intérieur comme l’extérieur du corps des animaux. Deux ans plus tôt, Hirst exposait « The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living », un requin tigre plongé dans une solution de formaldéhyde. Pas de doute, ces installations allaient interpeller voire choquer le public.

Il est intéressant de remarquer pour commencer l’intérêt que porte l’artiste pour le titre de ses sculptures. Ajoutons encore un exemple, une œuvre plus récente appelée « Where are we going ? Where do we come from ? Is there a reason ? » présentant un arrangement de squelettes d’animaux dans un présentoir en verre et acier. S’agit-il de favoriser l’accès à l’œuvre ? Est-ce une ultime tentative pour donner à l’œuvre la profondeur qu’elle n’aurait pas d’elle-même ? Les avis sont partagés. D’autant que pour certains, « A Dead Shark Isn't Art ». En effet, Hirst traite des rapports entre la vie et la mort mais les sceptiques vont jusqu’à trouver ses conceptions « vides », ne reposant sur aucune réflexion originale ni solide. Ses sculptures font aussi de nous des barbares et les commissaires d’hygiène excluront même une de ses œuvres d’une exposition new yorkaise en prétextant qu’elle était la cause de nausées parmi les visiteurs. Pour d’autres, Hirst s’inspire de Francis Bacon, il est capable de choquer à la manière de Marcel Duchamp, d’utiliser la nature avec des procédés quasi-scientifiques, de comprendre et d’être compris par la société contemporaine. Il répondrait ainsi aux conditions de l’art du XXIème siècle.

Les installations de Hirst souffrent aussi d’autres contestations. On leur reproche leur caractère périssable puisque la solution de formaldéhyde ne fait que ralentir la décomposition des cadavres et leur caractère industriel voire commercial car ce sont les assistants de Hirst qui réalisent en grande partie les sculptures. Il est peut-être bon de rappeler que la difficile conservation des tableaux de Piet Mondrian, traversés de profonds sillons (car il utilisait du pétrole comme diluant et écourtait le temps de séchage) n’entame en rien l’immense emprunte de son œuvre. Et que Mark Rothko, parmi d’autres, était aidé par des assistants dont le rôle d’exécutant a été de plus en plus important.

Damien Hirst n’est-il que le reflet de la société moderne, une sorte de mode qui à trop vouloir choquer finira par lasser ? Est-il au contraire un artiste génial, héritier de Bacon et Duchamp, qui marquera notre époque ?

 
 
Ron Mueck

Ron Mueck est nait en Australie en 1958. Jusqu’en 1996, il travaille pour la télévision, le cinéma et la publicité en fabricant marionnettes et mannequins. Son passage à l’art est synonyme d’un succès fulgurant. Ses sculptures reproduisent le corps humain avec une expression saisissante à l’aide de silicone, résine et peinture à l’huile. Outre la minutie quasi chirurgicale de Mueck, que l’on qualifie souvent d’hyperréaliste, ses sculptures présentent la particularité de ne pas avoir des dimensions humaines : elles sont monumentales ou réduites. Mueck est-il un fin technicien ou un artiste ? Quelle est la valeur à accorder à son travail ?

Le changement d’échelle que pratique Ron Mueck implique un profond changement du regard chez le spectateur. « On voit des gens de taille humaine tous les jours ! ». Par contre, face aux sculptures géantes ou réduites de Mueck, on se fait attentif aux détails, ou on saisit l’opportunité d’embrasser en un coup d’œil le corps tout entier, notre regard est plus intime, nous sommes bien plus proche que nous ne le serions avec une personne de taille « humaine ». Après ce constat, en somme très simple, il est important de noter que Mueck représente la plupart du temps des corps dans des situations où ils ne nous serait pas permis de les contempler : un enfant apeuré se cachant, un couple dans un lit,… On devine dès lors l’intérêt que peuvent prendre ces figures. Et en même temps, les critiques qu’elles peuvent engendrer.

Personne ne conteste l’extrême précision de Mueck. Que certains l’appellent technique ou d’autres art, toujours est-il que son aptitude à rendre tous les éléments du corps est saisissante : les muscles, les tendons, les ongles, les rides, l’implantation des cheveux et même des poils rien ne manque. Mueck fait-il le bon choix en mettant ce talent au service de l’art plutôt qu’aux collections de Madame Tussaud ?

L’émotion que suscitent les œuvres de Mueck est difficilement contestable. Il suffit de voir les réactions des spectateurs et son mérite est d’autant plus grand que les sentiments en jeu sont les non-spectaculaires sentiments de curiosité, embarras, évaporation du désir (« spooning couple »), conscience de soi (« ghost »), fatigue (« pregnant woman », « old woman in bed ») … Il sait saisir ces instants avec poésie et délicatesse. Il n’en reste pas moins que cette condition ne suffirait pas à faire de Mueck l'artiste brillant que beaucoup décrivent. Les plus vives critiques lui reprochent en effet d’insister sur les détails mais de ne rien proposer à l’esprit. C’est pourtant là un des fondements de l’art contemporain : l’œuvre se construit dans le spectateur par la tension entre le sens qu’il donne (ou qu’il peine à trouver) à ce qu’il voit et sa propre expérience. Et l’émotion qu’elle suscite ne suffit pas, l’art est aussi cognitif. Pour ses détracteurs, Mueck serait tout au plus un « réaliste » car copier ou reproduire ne constitue plus le langage artistique depuis longtemps déjà. D’ailleurs, ses assistants seraient tout autant que lui les auteurs si l’on pense que la simple maîtrise de la technique explique l’œuvre. Des admirateurs pourraient répondre que Mueck renvoie à des questions fondamentales sur l’isolement dans notre corps ou sur la réalité d’« être » par exemple.

Ron Mueck met-il en scène le corps humain avec une force émotionnelle et poétique rarement égalée dans l’histoire ? Est-il un simple copiste ou bien adresse-t-il au plus grand nombre une réflexion sur la condition humaine ?

 

 
 

Il serait trop prétentieux de vouloir clore ces débats et pour terminer, rappelons-nous simplement ces mots de E. H. Gombrich à propos des artistes :

« En des temps très lointains, ce furent des hommes qui à l’aide d’un morceau de terre colorée, ébauchaient les formes d’un bison sur les parois d’une caverne ; de nos jours, ils achètent des couleurs et font des affiches : dans l’intervalle, ils ont fait pas mal de choses. Il n’y a aucun inconvénient à nommer art l’ensemble de ces activités, à condition toutefois de ne jamais oublier que le même mot recouvre cent choses diverses […]. […] En fait je ne pense pas qu’il y ait de mauvaises raisons d’aimer une statue ou un tableau. » Histoire de l’art

 

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28 décembre 2006 4 28 /12 /décembre /2006 19:27

Qui est Mark Rothko ? Marcus Rothkowitz naît en 1903 à Dvinsk alors en Russie, aujourd'hui ville de Lettonie, dans une famille juive. Il émigre très jeune aux Etats-Unis avec sa famille à cause de la pression politique et économique qui pèse sur les juifs. Il prendra après avoir obtenu la nationalité américaine le nom de Mark Rothko. Elève très brillant, il est très préoccupé par son développement personnel et passe beaucoup de temps à lire et écouter de la musique mais quitte toutefois l'université de Yale sans diplôme. Son choix pour la peinture a quelque chose d'inattendu, sa grande culture aurait pu l'entraîner dans des voies bien différentes d'autant plus qu'il ne semblait pas avoir de talent inné pour cet art. Il dira « je suis devenu peintre parce que je voulais amener la peinture au même niveau d'expressivité poignante que celui de la musique et de la poésie. » Rothko est méticuleux, secret, réflexif, il prend au sérieux son geste de peintre. Le développement de son oeuvre sera à son image. Après une période réaliste, une période surréaliste, il atteint sa maturité dans l'abstraction qui est marquée par la puissance émotionnelle et la constance de ses grandes formes-couleurs. Rothko parviendra à proposer au spectateur « une expérience totale » en lui offrant une véritable surface de méditation capable de l'atteindre au plus profond. Il se suicidera dans son atelier à New York en 1970.


 


Ce que j'aime chez Rothko, c'est la répétition de la structure de ses peintures, comme s'il avait atteint quelque chose d'absolu qu'il essayait à chaque fois de reproduire. J'aime la justesse des proportions, les éclatantes et surprenantes couleurs. J'aime la quête d'émotions enfouies en nous que mène Rothko. Sa recherche graphique est entièrement un moyen pour exprimer des émotions universelles. J'aime me sentir submergé, attiré par les couleurs, j'aime ce voyage insolite « dans » le tableau. J'aime sentir que les mots, que toute littérature est inutile pour exprimer ces liens que créent ses peintures avec nous. J'aime leur puissance méditative, leur aspect captivant, l'envie de contemplation qu'elles suscitent. J'aime aussi la minutie de l'artiste qui est à chaque fois attentif à l'accrochage de ses oeuvres et son désir de faire des salles d'exposition de véritables espaces où rayonnent ses peintures.

 



 

Les peintures de la maturité :

Les toiles que Mark Rothko peint à partir de 1949 sont d'abord surprenantes par leur constance. Elles s'en tiennent toutes à la structuration suivante : quelques vastes formes quasi-rectangulaires occupent l'une au dessus de l'autre presque toute la surface, ces formes s'imposent par leurs couleurs différentes, les contours flous qui les séparent du bord et entre elles laissent apparaître un vide monochrome qui les met en suspension, le format est imposant.

Jack Tworkov dira qu'avec ces toiles, « il a atteint quelque chose » ; leur simplicité, leur clarté, leurunité leur confèrent sans aucun doute une sorte d'évidence. Oui, Rothko a atteint quelque chose, quelque chose de si évident pour tous qu'il peut provoquer l'extase, la méditation, la mélancolie, quelque chose qui n'a pas besoin de mot, quelque chose de notre essence même.

Pour parler des toiles de Rothko, on emploi souvent le terme « forme-couleur ». Les formes, se sont des rectangles aux proportions d'une incroyable justesse. Ils ne sont pas sans évoquer les ouvertures d'un mur. Plus précisément des ouvertures non vers l'extérieur, mais vers l'intérieur le plus profond du spectateur. Il parlera tantôt de « façades », tantôt du « piège [...] où

toutes les portes et les fenêtres sont murées ». Si ces formes aux contours flous s'imposent avec tant de clarté, c'est surtout par leur couleur. Les qualités de couleur sont remarquables, leur association d'une justesse infinie. « La primauté est ainsi donnée à la couleur et à l'espace qu'elle crée » dira Pierre Soulages. Les formes-couleurs, ce sont ces espaces, ces espaces capables d'atteindre celui qui les contemple. Car il ne faut pas s'y tromper, elles ne sont qu'un moyen et non le but de la recherche du peintre : « Je ne suis pas un abstrait. Ce ne sont pas les relations de formes et de couleurs qui m'intéressent mais seulement l'expression des émotions humaines fondamentales. [...] Et si vous n'êtes émus que par les relations entre les couleurs, vous passez à côté de l'essentiel. » Ce qui l'importe, c'est bien le sujet de sa peinture.


 

Rothko cherche donc l'expression de ce qui est le plus enfouis en nous. La compréhension de sa peinture ne peut donc pas exister en dehors du spectateur. L'explication naît justement de la relation qu'il sait établir entre le spectateur et le tableau, cette « expérience totale ». Il est intéressant de noter l'importance qu'il accordait aux formats de ses tableaux, à leur accrochage ainsi qu'à la distance depuis laquelle ils devaient être vus. « Peindre un petit tableau, c'est s'écarter de sa propre expérience, être le spectateur de sa propre expérience, comme si l'on se regardait soi-même avec des lunettes ou une loupe. Plus la peinture que vous faites est grande, plus vous êtes dedans. Ce n'est pas quelque chose à quoi vous donnez des ordres ».

Dans sa relation à la toile, le spectateur n'est pas renvoyé à lui-même mais à des questions essentielles. Le message que la toile véhicule est universel, intemporel, il engloutie le spectateur. C'est bien de l'essence dramatique de la vie dont il s'agit, « l'expérience tragique qui est la seule référence de l'art ». On peut aller jusqu'à parler de rayonnement spirituel bien que Rothko se soit déclaré agnostique. Car ses oeuvres n'ont pas besoin de littérature, pas besoin de mots, elles tirent leur puissance émotionnelle de leur valeur contemplative. D'ailleurs, ne laissent-elles pas sans voix ?





 

A quel courant artistique appartient-il ? Mark Rothko appartient au groupe américain que l'on nomme Expressionnistes Abstraits. Ce groupe, formé dans le New York de l'après-guerre, compte beaucoup de figures célèbres parmi lesquelles Jackson Pollock, Willem De Kooning, Adolph Gottlieb, Robert Motherwell, Franz Kline, Clifford Still, Barnett Newman et Mark Rothko. L'expressionnisme abstrait désigne moins un style qu'une démarche visant à exprimer des sentiments à travers une action picturale. Il n'a pas été doté d'un programme arrêté et les liens entre les artistes sont restés assez lâches. De ce fait, leurs oeuvres n'ont pas d'unité flagrante et peuvent être séparés en deux tendances : l' « action painting » (l'action gestuelle est au premier plan), et le « colorfield painting » (la puissance émotionnelle de la couleur). Ils sont principalement influencés par le surréalisme et l'impressionnisme et très généralement par des artistes comme Max Ernst, André Masson, Piet Mondrian et Chagall et visitent fréquemment le Museum of Modern Art de New York.

Le jeune peintre William Seitz donne de l'expressionnisme abstrait la définition suivante : « Pour eux, l'expression passe avant la perfection, la vitalité avant l'achèvement, la fluidité avant le repos, l'inconnu avant le connu, le voilé avant le manifesté, l'individuel avant le social et l'intérieur avant l'extérieur. »

     

 

 


 

Où peut-on voir des oeuvres de Mark Rothko ? La Tate Gallery de Londres expose à la Tate Modern Gallery une importante et sublime collection. Le Kawamura Memorial Museum of Art à Chiba-Ken au Japon montre plusieurs des « Murals » d'abord destinées au restaurant de la tour Seagram sur Park Avenue à New York. La « Rothko Chapel » à Houston contient les peintures spécialement conçues pour cet espace et le fruit de plusieurs années de travail. En France, le centre Georges Pompidou expose une peinture de l'artiste.


 


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8 décembre 2006 5 08 /12 /décembre /2006 10:45



La question de l’existence


 
Si la Science nous aide à répondre à la question de ce savoir ce que nous sommes, elle ne nous fait pas réfléchir sur le fait que nous sommes. Néanmoins, c’est un fait, nous sommes là, nous existons. Chacun est alors en droit de se demander ce qu’il veut dire lorsqu’il affirme qu’il existe. L’existence est une donnée première, un « fait originel » dont chacun peut faire l’expérience mais qu’il peut difficilement concevoir et définir. Nous existons et pour affirmer cela, nul besoin d’un raisonnement complexe.  Exister, c’est tout simplement être là.

 

« L’existence est le fait originel sur lequel la pensée vient buter ;
 pure présence, elle résiste à toute conceptualisation ».

Hervé Boillot
25 mots clé de la philosophie

 Le boulevard des capucines de Claude Monet

Oui l’existence – et en particulier notre existence – résiste à notre pensée. Néanmoins, comme souvent en philosophie, l’essentiel n’est pas de trouver la réponse mais tout simplement de s’étonner. L’étonnement se fait si rare aujourd’hui. Tout le monde court à droite à gauche, s’agite, s’invente des occupations, planifie ses tâches et ses sorties. L’homme moderne est celui qui ne s’étonne plus de rien, pas même du fait d’exister. Exister semble être devenu anodin – pire normal –. Mais d’ordinaire ce qui est anodin est ce qui est parfaitement connu, insignifiant, sans surprise. Or l’existence est un jaillissement continu qui échappe à toute connaissance car il est impossible d’avoir un regard extérieur et transcendant sur l’existence. Pour preuve du peu d’intérêt que nous portons à l’existence, imbu de notre modernité, nous  vilipendons avec une ironie méchante ceux qui s’étonnent encore de vivre, en leur rétorquant qu’ils perdent leur temps avec des « questions existentielles ».


Certes, c'est une question difficile, mais comment bien mener sa vie si l’on écarte volontairement la question de l’existence ? Aussi, c’est là le propre de celui qui débute son apprentissage philosophique : à l’inverse de l’apprenti pianiste ou de l’apprenti mathématicien, il souhaite aborder d’emblée les problèmes les plus difficiles !

 





Ressentir son existence

 



Exister vient du verbe latin existere (sortir de). Exister c’est donc littéralement le fait de « sortir de soi » ; c’est devenir, changer, se transformer, se chercher, se dépasser. On voit alors qu’exister, malgré ce que laisse penser le langage courant, n’est pas seulement vivre. Exister est le propre de l’homme. L’arbre vit, mais il n’existe pas. Il subit les cycles de la nature, fixés avant sa naissance. De même, le chien vit, mais il n’existe pas.  Il subit les pulsions de sa nature instinctive, elle-même fixée avant sa naissance. Rien n’est jamais fixé indéfectiblement avant la naissance d’un homme.

 
Réfléchir à son existence ce n’est pas se demander ce que je suis mais juste penser le fait que je suis. Mais comment ressentir le fait que « je suis » ? Si nous ne pouvons affirmer ressentir le temps qui passe, nous avons au moins tous perçu la « dilatation du temps » ; c'est-à-dire ressenti à quel point certains moments semblent interminables parce qu’ils sont ennuyeux ou pénibles. Eh bien de la même manière ne serait-il pas possible de ressentir son existence sous la forme d’une sorte de « vertige » ?

 

Le philosophe Danois Kierkegaard a montré que c’est dans l’action et particulièrement face à un choix que l’on a affaire à sa propre existence. Agir c’est s’engager dans la vie. On dit souvent que l’on se sent exister lorsque l’on fait une action que nous jugeons utile ou alors tout simplement une action que nous n’osions pas faire jusqu’alors. En outre,  agir c’est faire suite à un choix et nous sommes constamment dans la nécessité de faire des choix. Certains futiles, d’autres au contraire, projetés sur le long terme, sont d’une importance capitale : un projet, un engagement voire une quête. Parfois on peut croire qu’il y a des « moments de pause » où l’on se laisse le temps de décider quoi faire. Mais en fait, on choisit juste de ne pas choisir. A aucun moment on ne choisit pas.

 

« La vie humaine n’a lieu qu’une seule fois et nous ne pourrons jamais vérifier quelle était la bonne et quelle était la mauvaise décision, parce que dans toute situation, nous ne pouvons décider qu’une seule fois. »

Milan Kundera
L’insoutenable légèreté de l’être

 
Une situation ne se présentera jamais deux fois à l’identique. Nous n’avons donc aucun moyen de comparaison. Nous devons choisir – puis agir – sans aucune certitude, ce qui irrémédiablement conduit à une certaine angoisse. L’angoisse n’est pas la peur. On a peur de quelque chose mais l’angoisse est plus floue, plus sournoise. Elle est la prise de conscience de notre responsabilité en même temps que de notre liberté. L’angoisse est  ce « vertige » qui me fait ressentir que j’existe.

 



« L'angoisse exprime au niveau de la conscience de soi le vertige de l'individu auquel s'offre une pluralité de possibilités contradictoires : le point origine de notre liberté définit en même temps l'origine du péché et de la culpabilité. »

Soren Kierkegaard
       Le concept d'angoisse
 

 

 


 


 


 

 

 

J’ai surgi dans le monde sans raison et aujourd’hui j’existe, sans aucun moyen d’y échapper. Sans nul répit possible, j’ai à me définir à chaque instant par rapport à mon passé en fonction de ce que j’envisage d’être. Des choix, encore des choix, toujours des choix. Ils s’imbriquent, s’ajoutent, se succèdent ou se remplacent.  Qu’ils convergent ou qu’ils divergent, qu’ils fassent de ma vie une accalmie ou au contraire, qu’ils la fassent exploser, qu’importe, ils sont toujours là mes choix. Et puis ils ont leurs propres inerties. Ils me dépassent et contrôlent ma vie du dehors. Mes choix ne sont plus à moi. Devenus réalité dans l’action, ils se propagent et entraînent à leur tour, une cascade d’autres choix.

 
Désormais, je comprends pourquoi j’ai si souvent regretté le temps de la « prépa ». A cette époque, c’était comme si, en quelque sorte, je vivais sans exister. Tout était déjà choisi pour moi. Tout était alors si facile. La nécessité ne me laissait pas le choix. Je prenais la vie au sérieux car elle avait un sens : réussir les concours. Une signification vaine pour un répit illusoire.  Aujourd’hui, j’ai compris que ce sens n’en était pas un, que rien n’est nécessaire et que la vie est trop importante pour être prise au sérieux comme le disait Oscar Wilde. Contrairement à ce que l’on peut penser, la nécessité peut être heureuse.







 


Exister c’est être pensé par l’autre

 
« Sans l’autre, je ne suis rien, je n’existe pas. Autrui peut me construire comme il peut me détruire.
 La présence de l’autre jalonne mon existence. »

Alexandre Jollien
Le métier d’homme

 

Imaginez vous seul sur une île déserte. Quel choix auriez-vous à faire ? Marcher ou dormir ? Pêcher ou chasser ? Pourquoi ces « choix » ne provoqueraient aucune angoisse chez vous ? Imaginez qu’un beau jour, quelqu’un arrive sur votre île ; lui aussi naufragé du monde moderne, qui recherche le calme et la tranquillité. A partir de ce jour, vous serez soumis à ses remarques ou tout simplement à son regard. Vos choix impliqueront son avis. Que vous vouliez lui plaire ou lui déplaire, peu importe ; sans même vous en rendre compte vous opterez pour telle ou telle attitude en fonction de lui. Milan Kundera écrit que « dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai ». Seul sur l’île vous n’existiez pas. Exister c’est dire « je » et pour dire « je » il faut qu’il y ait un « tu ».

« On choisit [et on se choisit] en face des autres »

Jean-Paul Sartre
L’existentialisme est un humanisme

 
Nous l’avons vu, exister c’est choisir, c'est-à-dire se choisir par les actions que l’on décide ou non de faire, mais choisir c’est aussi affronter le jugement de l’autre. Se choisir c’est alors adopter une attitude face à l’autre. D’ailleurs comme l’a montré Sartre, pour savoir qui on est, il ne faut pas le chercher « en soi » mais dans le regard de l’autre. Le regard, c’est à dire le jugement. On retrouve l’idée que le plus court chemin vers nous même passe par autrui. Mais Sartre y rajoute une dimension plus pesante – voire insupportable – et c’est ce que signifie son plus célèbre aphorisme « l’enfer c’est les autres ».

 
Qui plus est, la présence physique de l’autre n’est pas indispensable pour sentir l’angoisse éveillée par son jugement. En effet, même seul, on imagine ce qu’on  pense de nous ou bien ce qu’on penserait de nous si nous faisions telle ou telle action. On dit qu’il n’y a rien de plus beau que de savoir que quelqu’un pense à vous ; oui mais il n’y a rien aussi de plus pesant. Cela confirme lourdement que vous existez. C’est pourquoi j’ai écrit qu’exister c’est être pensé par l’autre, qu’il soit ou non physiquement présent.  

 
 
* * *

 

Le philosophe contemporain Bertrand Vergely écrit qu’« il existe une transcendance en l’homme. [Que] celui-ci a besoin d’exister et pas seulement de vivre ». Pourtant, je ne pense pas que l’homme ait « besoin d’exister ». Il existe, et il ne peut faire autrement. Bien au contraire, cela lui pèse lourd sur le cœur. Il est reposant de ne pas exister. L’utopie si populaire de l’île déserte montre à quel point l’homme rêve de « vivre sans exister ». L’île déserte, comme je l’ai écrit, c’est l’incarnation même de la solitude, de l’absence de l’autre, de l’absence du « tu » qui nous permet de ne pas dire « je ». Ne plus dire « je » c’est perdre l’angoisse du jugement de l’autre que tout choix entraîne. Aussi si pour beaucoup l’île déserte est l’image d’un certain bonheur, c'est un bonheur fait de vie pure sans existence.


« Rêver des îles, (…) c'est rêver qu'on se sépare, qu'on est déjà séparé, loin des continents, qu'on est seul et perdu ou bien c'est rêver qu'on repart à zéro, qu'on recrée, qu'on recommence. »

Gilles Deleuze
 
L'île déserte

 

La lecture de cette pensée de Deleuze permet d’apporter une autre justification au rêve de l’île déserte. Si l’angoisse naît du fait qu’il faut choisir, qu’on ne peut le faire qu’une seule fois, sans jamais avoir aucune certitude ; et bien si on savait qu’il était possible de recommencer, ne serait-ce qu’une seconde fois ; si on savait que l’on pourrait ainsi s’appuyer sur une première tentative de vie avortée, l’angoisse se dissiperait et de ce fait l’existence s’effacerait d’elle même. Tout serait beaucoup plus léger si nous avions plusieurs vies permettant de (re)faire plusieurs choix pour une même situation donnée. L’île déserte offre aussi le rêve utopique de ce recommencement.  



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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 13:44


 Vivre sa pensée

 
La philosophie ne se connaît pas, elle se vit. Voici ce que j’ai écrit dans l’article précèdent. Eh bien oui, je suis en effet intimement convaincu que toute vraie philosophie, même la plus complexe ou la plus théorique, a été écrite pour être vécu. Philosopher n’a de sens que pour vivre.

 Néanmoins, en écrivant que la philosophie est la seule qui puisse nous aider à vivre, peut être ai-je omis d’ajouter : vivre les moments difficiles. En effet, il est évident que bien anormal serait celui qui penserait à Descartes ou à Platon au moment d’embrasser celle qu’il convoite depuis tant de temps ! Quand on est heureux, la vie trouve sa raison d’elle même. Par contre, dans les coups durs, on a le temps de penser. Dans ces moments là, nos pensées s’étirent à n’en plus finir, et laissent derrières-elles un drôle de goût de mélancolie. Alors on repense à la philosophie et on voudrait tant qu’elle nous « aide ». Peut-être un jour nous fera-t-elle reproche de cette ingratitude !

 En outre, trop éloignées de nous, certaines philosophies - modernes ou contemporaines en l’occurrence – donnent l’impression d’être une technique réservée à quelques experts. Aussi, afin de trouver une philosophie qui se vit « facilement », rien de mieux que d’aller puiser dans les sagesses antiques. Comme l’a noté le philosophe contemporain Bertrand Vergely : « Pour les anciens la sagesse n’était pas une chose abstraite, mais une pratique. Une pratique de la vie belle et bonne.»

 Voici pourquoi j’aimerais présenter une philosophie antique qui peut-être, je l’espère, vous aidera dans les moments difficiles : le stoïcisme. Ce courant de pensée est certes un peu austère mais salvateur. Il n’arrive pas un jour sans que le stoïcisme m’aide à affronter la vie.

 


Avoir une autre vision du monde

 
Toute philosophie, avant de se vivre, doit partir d’une méditation ; c’est-à-dire d’observations pour tenter de comprendre ce qu’est le monde, ce qu’est la vie ou ce qu’est l’homme. Les stoïciens avait leur vison du monde, ils en on déduit leur mode de vie. Toutefois, comme pour toute philosophie antique, il n’est pas simple d’entrer dans son univers car nous autres modernes, avons perdu la magie des choses, le sens de la vie et l’harmonie du monde.

 En effet, dans la tradition grecque, le monde est un Tout harmonieux, ordonné, juste et beau. Etre stoïcien c’est prendre modèle sur ce Tout. L’homme doit donc s’ajuster à la « nature » et ce qui est bon est ce qui lui est conforme qu’on le veuille ou non. Le respect de l’harmonie générale dépasse nos petites volontés triviales et mondaines. Aujourd’hui, il nous est difficile de comprendre que tous les hommes font partie intégrante de la raison universelle, du « logos ». Cette raison universelle, les grecs l’ont appelé destin. De ce fait, tout ce qui arrive est le fruit de la nécessité et rien ne sert de se lamenter quand le destin frappe à la porte.

 

« Il existe des moments de grâce dans la vie, des instants où nous avons le sentiment rare d’être enfin réconciliés avec le monde."
Apprendre à vivre – traité de philosophie à l’usage des jeunes générations

Luc Ferry

Comme l’explique le philosophe Luc Ferry, une simple promenade en forêt ou le calme voluptueux d’une balade au bord de la mer, peut donner la sensation d’une coïncidence parfaite, d’un accord harmonieux avec le monde. Désormais, nous avons pris l’habitude de nous placer hors de la nature. On la considère soit comme hostile soit comme bienveillante mais toujours comme extérieure. Cette sensation d’harmonie parfaite peut nous faire comprendre ce que les grecs appelaient faire partie intégrante de la raison universelle, être une partir du Tout.


Les stoïciens ont vu en toutes choses la dynamique de la nature. La nature se régénère sans cesse. Après la mort, la vie. L’arbre après avoir perdu son beau feuillage à cause d’un hiver glacial, le recouvrira vite au printemps. Aucun hiver n’est éternel. Ainsi l’homme est un tel un arbre : aucun malheur n’est éternel. Rien n’est fixé une fois pour toute. Après l’hiver, le printemps. De même, s’il y a des incidents dans la nature, ils ne durent pas. L’harmonie générale reprend ses droits, ce qui est sans cesse invoqué par les stoïciens afin d’éradiquer des « maux » tels que les remords, l’angoisse, l’espérance, la nostalgie qui ont pour effet de nous éloigner des routes de la sagesse.

 

 

 

Le Manuel d’Epictète ou comment avoir une « sagesse pratique » ?

 
Voici un petit livre, un manuel, d’une lecture « facile » et revigorante. A peine cinquante pages de « sagesse pratique » pour se conformer à l’ordre naturel. D’ailleurs, dix-huit siècles après avoir été énoncés, certains conseils n’ont rien perdus de leur fraîcheur et de leur vérité. Cela en est presque troublant et c’est à se demander si l’humanité a vraiment « progressée » ! Ce manuel a été écrit par Arrien, élève d’Epictète, un des plus grands penseurs stoïciens. On notera avec attention, que dans sa préface, Pierre Hadot écrit d’Arrien qu’il est « un philosophe, non pas évidemment un créateur de système, mais un homme qui essaie de vivre sa philosophie (…) et pour [cela], il est amené à l’écrire, c’est a dire à la méditer par écrit ». De ses écrits il nous reste aujourd’hui ce manuel, référence en terme de « stoïcisme pratique ».

 


 

 Une manière de concevoir le destin comme le concevait les stoïciens est d’avoir toujours présent à l’esprit qu’il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous.  Ainsi commence le Manuel. « Le corps, nos possessions, les opinions que les autres ont de nous … » sont autant d’exemples de ce qui ne dépend pas de nous. Pourtant l’homme voudrait à tout prix avoir la main mise sur ce qui ne dépend pas de lui. Par exemple, ne pas mourir ou être célèbre. Alors il se lamente, se plaint ou se rend triste car il ne peut se résoudre à ne pas pouvoir être maître de tout. Mais alors qu’est ce qui dépend de nous ? Epictète nous réponds : ce sont nos représentations.

 
« Tu n’es qu’une pure représentation et tu n’es en aucune manière ce que tu représentes. »

 

Nos représentations nous plongent dans un état de trouble, d’inquiétude, d’incertitude voire de mélancolie ou de tristesse. Nous avons une tendance naturelle à reconstituer la réalité en se racontant des histoires, en imaginant des possibilités. Et si vous laissiez venir les choses comme elles viennent et arrêtiez de toujours vouloir tout prévoir et ajuster à l’avance ? Il y a aussi les représentations dues aux mœurs, à la morale, à la société, voire à la famille.  Et si vous étiez tout simplement vous-même en laissant de coté les « qu’en dira-t-on » ? Epictète, qui tutoyait son lecteur, lui promettait ceci :  

 

« Personne ne pourra plus exercer une contrainte sur toi, personne ne pourra plus te forcer, tu ne fera plus de reproche à personne, tu n’accuseras plus personne, tu ne fera plus aucune chose contre ta volonté, personne ne pourra te nuire. »

 

Comment cela se met-il en pratique ? Eh bien Epictète précise un peu plus loin dans son manuel :


" Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses."


 

Ce qui nous blesse ce n’est jamais ce qui nous arrive mais la représentation que l’on s’en fait. Qui plus est pour changer nos représentations, il suffit de revoir nos jugements. Etre maître de ses jugements c’est être maître de ses troubles. Voici une idée qui m’a marqué : nous sommes responsables de notre propre malheur. Libre à nous donc d’inverser nos jugements et de créer le retour du printemps. Mon leitmotiv, écrit à l’entrée de ma chambre, à coté du dessin de « l’arbre au quatre saisons », est :

 
« Tu subiras un dommage quand tu jugeras que tu subis un dommage.»

 

Entraînez-vous à ne pas vous laissez emporter par vos représentations. Entraînez-vous donc à revoir vos jugements. Voila l’essentiel qu’il faut retirer de la lecture du Manuel d’Epictète. Cela n’est pas facile j’en conviens. Tout particulièrement dans le domaine amoureux, qui est probablement la plus grande source de représentations ! L’imagination mêlée au désir, fait que l’on se laisse aller à de sombres suppositions ou au contraire à un  flot de joie empoisonnée. Nos jugements sont le plus souvent erronés lorsqu’il s’agit d’amour. Le coeur parle, la tête s’incline. Etre stoïcien en amour voila peut être la plus grande difficulté !

 
 


De la difficulté de créer sa philosophie

 
Aujourd’hui, il nous est difficile de nous plier absolument à un destin comme de craindre la colère des dieux. Se décharger de toute responsabilité envers les événements extérieurs serait faire preuve de lâcheté et de mauvaise foi comme l’a très bien écrit Jean-Paul Sartre. D’ailleurs, j’aime me nourrir de la pensée du philosophe français et de sa conception de la totale responsabilité de l’homme face à l’existence. Mais alors cela est-il conciliable avec la pensée stoïcienne ? Je pense que oui.

 Je ne dis pas : vous n’êtes pas responsables de ce qui vous arrive, mais parfois il se produit que des situations malheureuses ne dépendent pas de nous au sens où elles sont nécessaires. Un malencontreux hasard nous met face à la douleur, face à la souffrance. Aussi, une fois que l’événement pénible est là, qu’il est trop tard pour l’empêcher, qu’il faut en vivre les minutes une à une et bien le stoïcisme peut nous aider à le surmonter. Etre stoïciens, c’est accepté sans se plaindre ce qui est nécessaire. Nous éviterons ainsi de devenir aigris, plein de ressentiments, dyspepsiques pour paraphraser Nietzsche. Cette dimension psychologique est bien entendu absente de la pensée stoïcienne, mais il serait absurde de ne pas user des pensées modernes pour mettre en valeur les sagesses antiques.

 Enfin, j’aime cette indépendance que veut nous faire prendre les stoïciens face aux aléas. Faire « bon usage de ses représentations », c’est être libre. Dans un petit livre d’initiation à la philosophie, j’ai récemment retrouvé cette conception de la liberté à la fois stoïcienne et moderne :

 
« Une acceptation lucide de la nécessité est la plus haute forme de liberté.»

 Les bonheurs de Sophie        Dominique Janicaud


* * *

  Concilier le stoïcisme et la responsabilité de l’homme est un exemple de l’immense tâche qui vous attend. Vous avez à votre disposition 2500 ans de pensées occidentales d’une variété extraordinaire, mais bien souvent antinomiques. Toutefois n’est-ce pas ce qui fait la richesse et la singularité de la philosophie ? A vous de prendre un peu de chacun,  de faire fusionner des pensées radicalement différentes pour, pourquoi pas, faire naître une pensée nouvelle. A vous de faire votre philosophie et de la vivre.

 Aucune philosophie n’est la norme à suivre alors suivez les toutes ! Faites un bout de chemin avec tel ou tel philosophe et voyez ce qu’il vous apporte au quotidien puis choisissez. Les sciences ne vous laissent pas le choix. Les religions encore moins. La philosophie, elle, vous impose le choix. Vous n’avez pour cela que l’espace et le temps d’une vie. Ni plus, ni moins.


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3 novembre 2006 5 03 /11 /novembre /2006 20:16


Qui est Pierre Soulages ? Pierre Soulages est né en 1919. Il sera admis à l'Ecole Nationale supérieure des Beaux-Arts mais convaincu de la médiocrité de cet enseignement il refusera d'y entrer. Après 1946, il se consacre presque entièrement à la peinture et côtoie les plus grands peintres abstrait. Sa peinture abstraite réalisée avec une palette restreinte compose avec les effets de la lumière, des surfaces noires et du clair-obscur. Pierre Soulages est un artiste contemporain majeur et un musée Soulages verra le jour sous peu à Rodez sa ville natale.

« Le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière, le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs. Le noir leur est antérieur. Antérieur aussi pour chacun de nous, avant de naître, "avant d'avoir vu le jour".  Ces notions d'origine sont profondément enfouies en nous. Est-ce pour ces raisons que le noir nous atteint si puissamment ? […] J'aime l'autorité du noir, sa gravité, son évidence, sa radicalité. Son puissant pouvoir de contraste donne une présence intense à toutes les couleurs et lorsqu'il illumine les plus obscures, il leur confère une grandeur sombre.

Un jour je peignais, […] les différences de textures réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre […]. Mon instrument n'etait plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir. […] Pour ne pas les [les peintures] limiter à un phénomène optique j'ai inventé le mot Outrenoir, au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir et, comme Outre-Rhin et Outre-Manche désignent un autre pays, Outrenoir désigne aussi un autre pays, un autre champ mental que celui du simple noir. » Pierre Soulages, Le Noir. Dictionnaire des mots et expressions de couleur XXe-XXIe siècle Annie Mollard-Desfour, CNRS Éditions.

 


Ce que j’aime chez Soulages, c’est le caractère imposant et grave de ses toiles. Leur présence. Leur pouvoir attractif. J’aime leur rythme. J’aime savoir qu’une photographie ne peut pas transmettre l’émotion des reflets de lumière vibrants qui émanent et composent avec le noir. On ne peut en effet apprécier une toile que si l’on est en sa présence physique. L’authenticité et l’expérience sensible du spectateur caractérisent vraiment ses œuvres. J’aime l’aspect artisanal du travail de Soulages qui consiste régler la rugosité d'une surface sans chercher aucune figuration. J’aime la façon lente, patiente, attentive et créative avec laquelle il a conçu les vitraux de l’Abbatiale de Conques.


Réflexion de/sur la lumière :

Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est la lumière qui est en jeu dans les tableaux noirs de Soulages. Pour le comprendre, il faut s’intéresser à la surface des toiles. Les brosses, les lames ou les pinceaux qu’il confectionne lui-même creusent dans l’épaisse couche de peinture des sillons, des stries, des reliefs ou bien lissent des à plats. La rugosité des toiles fait alors naitre des reflets, ordonnés par l’artiste. Le mélange optique entre la luminosité des reflets et le noir fait apparaître une palette beaucoup plus large dont la qualité est si particulière.




Dès lors, chaque tableau devient vivant, il se fait avec la lumière, se transforme et se construit devant les yeux du spectateur qui se déplace. A partir d’une couleur, naissent et vivent des couleurs, rythmées par le rythme des traces dans la peinture.

Il en résulte qu’une œuvre de Soulages se vit et ne peut s’apprécier en reproduction photographique. Elle constitue une expérience.

« Là, c'est la lumière qui émane du noir lui-même, et qui vibre, se module sous les yeux de celui qui regarde, qui voit naître et disparaître des formes. »




Les vitraux de l’Abbatiale Sainte Foy de Conques (Aveyron) :

L’Abbatiale Sainte Foy est un chef d’œuvre de l’art roman, située à Conques sur la route du pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle. Proche sa ville natale, l’Abbatiale est chère à Soulages car c’est le lieu où il a éprouvé ses « premières émotions artistiques ». Il accepte donc en 1987, la proposition qui lui est faite de réaliser les vitraux. Il terminera ses travaux sept ans plus tard, en 1994, après de nombreux essais sur le site.

Soulages fonde sa recherche sur "une analyse objective de l'architecture" et se laisse "inspirer par le monument tel qu’il est parvenu jusqu’à nous". Par ce moyen, il trouve une réponse aux exigences de l’historicité du monument à l’égard de son travail d’artiste.

Les cent quatre percements de l’Abbatiale rendent compte de l’importance de la lumière dans l’architecture romane. Soulages souhaite donc une surface laissant passer la lumière, la lumière naturelle, capable d’inonder l’Abbatiale. Ce sera une surface « émettrice de clarté » et à la fois opaque à la vue. Elle sera ainsi une ouverture, en ce sens qu’elle permettra un éclairement naturel et une clôture qui contiendra le regard. Cette surface, Soulages la mettra lentement au point, faisant de la temporalité exprimée par les variations de la lumière du jour (selon les heures et les saisons), une composante essentielle. Il créé un verre constitué de grains blancs répartis de façon non homogène qui transforme la lumière naturelle. Les rayons sont réfléchis différemment à chaque point de la surface si bien qu’à l’intérieur, la lumière devient vivante et prend des teintes subtiles.

Par contraste avec les rectilignes horizontales et verticales qui dominent l’édifice, Soulages propose des lignes de plomb souples et obliques. Il supprime également les bordures des vitraux qui auraient étaient redondantes avec la maçonnerie.

 


La surface des vitraux est opalescente, la lumière obtenue délicate, changeante et accompagnée par ces lignes courbes. Le lieu de culte reste préservé du milieu extérieur et il est encore plus rythmé par la course du soleil. Les vitraux sont en accord avec le monument, la lumière en accord avec la pierre, l’atmosphère en accord avec le lieu de prière. Soulages magnifie le monument et le donne à voir dans le plus grand respect de ses valeurs et de son historicité. Il réussit ainsi le difficile exercice de s’insérer dans un monument historique.



Où voir des œuvres de Soulages ? Pierre Soulages expose partout dans le monde dans les plus prestigieux musées. En France, citons principalement le musée de Grenoble, le musée Fabre de Montpellier, le Centre Georges Pompidou à Paris, le musée d'art moderne de la ville de Paris (palais de Tokyo), les Abattoirs de Toulouse.

 


 


 

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8 octobre 2006 7 08 /10 /octobre /2006 23:57
Un témoignage personnel
 

Bien que la philosophie n’ait pas besoin de moi pour contrecarrer plus de 2500 ans d’invectives sévères et le plus souvent injustes, je souhaiterais tout de même ici lui rendre hommage et susciter je l’espère un engouement pour cette « illustre inconnue ». Toutefois, ce présent article n’est pas une apologie de la philosophie et encore moins une introduction à la méthode philosophique. En effet, je trouve que cela serait un peu prétentieux de la part d’un étudiant en Ecole d’ingénieurs ! Néanmoins rien ne m’interdit d’apporter un témoignage personnel relatant pourquoi j’en suis arrivé à la philosophie et comment ai-je décidé de l’aborder.
 

Aussi je suis persuadé que la philosophie ne s’adresse pas à une poignée de « spécialistes » mais que tout homme se doit d’être philosophe. Mais je n’entends pas par là que chacun d’entre nous se doit d’écrire une œuvre philosophique – il y en a déjà bien assez –, mais juste que chacun d’entre nous vive en ayant bien réfléchi à la façon dont il vit car vivre ne va pas de soi. Tout le monde pense pouvoir affirmer qu’il vit alors qu’en fait il se laisse vivre au sens péjoratif du terme. En conséquence si je devais donner ma propre définition de la philosophie, j’aimerais dire qu’elle est la seule qui puisse nous aider à vivre. Si aujourd’hui la philosophie est reléguée au rang de simple enseignement scolaire, je tiens à dire qu’elle devrait recouvrir la place qui lui est due comme au temps des Grecs où l’on vivait sa pensée car la philosophie ne se connaît pas, elle se vit.

 





La philosophie comme une nécessité
 
 
 
 

« Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement le pourquoi s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement »

 
Le Mythe de Sisyphe
Albert Camus

Aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord, c’est finalement mon intégration en Ecole d’ingénieurs qui m’aura amenée à la philosophie. Mais si on y réfléchit de plus près, ce n’est pas si antinomique que cela semble l’être. En effet, c’est l’incroyable déception et les terribles désillusions qui suivirent cette intégration qui me révélèrent à quel point ma vie était « absurde » car sans aucun sens. Dès lors des questions aussi simples que « qui suis-je ? » ou « pourquoi est-ce que je vis ? » me taraudèrent l’esprit sans l'ombre d'une réponse. Camus sut mettre les mots sur ce sentiment nouveau, fruit de la vie moderne, l’absurdité. Si, à l’image d’un Sisyphe montant en vain son rocher en haut de la montagne à l’infini, le sentiment de l’absurde vous frappe, alors la question du sens de la vie apparaîtra d’elle-même et se faisant la nécessité d’obtenir des réponses vous conduira – comme ce fut mon cas - à la philosophie. Pour beaucoup elle abonde de réflexions grandiloquentes et inutiles mais elle sera reconnu à sa juste valeur par ceux qui tenterons de répondre à la simple question « qui suis-je ? ». Essayer donc pour voir, de répondre à ces deux questions à l'apparence si simplistes.  Même si elle n’apporte pas de réponses toutes faites, universelles et péremptoires, elle offre 2500 ans de réflexions de « grands esprits » qui vous aideront, j’en suis certain, à trouver votre réponse.

 

En outre, je voudrais une dernière fois insister sur le fait que la philosophie n’est ni une érudition académique ni un loisir que l’on pourrait pratiquer une fois pas semaine. Mais qu’elle devient fondamentale à celui qui un jour se pose la question du sens de la vie, du sens de sa vie. Aucunes sciences ne pourront vous aider sur la question du sens de la vie. Elles pourront tout au plus vous expliquer comment fonctionne le monde mais en aucun cas ce qu’est le monde. La philosophie quand à elle, est en mesure, et ce n’est pas rien, de vous apporter quelques clés pour mener à bien votre existence.  Toutefois gardez vous de lui « demander l’impossible » au risque de l’accuser ne pas vous aider.

Enfin, il est bon de rappeler aux irréductibles contempteurs de la philosophie, qu’elle ne consiste pas en un spectacle passif et désolé de l’absurdité de la vie qui nous conduirait tous à être des nihilistes malheureux. Bien au contraire, quel que soit son nom, son origine et son "chef de file", toute philosophie nous invite à l’instar de Camus, à « imaginer Sisyphe heureux » malgré la répétition infinie et désespérée de son action. N’oubliez jamais que la visée ultime de la philosophie depuis les Grecs n’est rien d’autre que la vie heureuse.

 
 
 
 
 
 
Comment entrer dans le monde de la philosophie ?

 

 






« Qu’est-ce qu’il y a de plus important dans la vie ?

Tous les hommes ont évidemment besoin de nourriture. Et d’amour et de tendresse. Mais il y a autre chose dont nous avons tous besoin : c’est de savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons. »

 

Arrière de couverture du Monde de Sophie

Jostein Gaarder



  

Vouloir s’intéresser à la philosophie c’est déjà avoir fait une bonne partie du chemin toutefois par où commencer ? Pour ma part, j’ai toujours eu une déférence craintive pour la philosophie et j’étais bien trop intimidé pour me lancer seul dans la lecture des grandes œuvres. Et puis les hasards de la vie m’ont mis un livre entre les mains… Un livre assez volumineux,  d’un auteur norvégien intitulé Le Monde de Sophie. A la lecture de l’arrière de couverture, à savoir que ce livre parlerait de la question de « savoir qui nous sommes et pourquoi nous vivons », une envie passionnée pour ce livre se fit sentir. Autant dire que ce livre arriva au moment où j’en avais le plus besoin. Dès lors la passion ne me quitta plus. Je dévorai les pages une à une tout en allant suffisamment lentement pour ne pas terminer ce chef d’œuvre trop vite.

 

Ce roman qui retrace l’histoire de la philosophie de la mythologie grecque à nos jours réussit son pari : nous faire penser par nous même. Je me suis rendu compte à quel point penser m’était étranger malgré mes études « poussées ». C’est en partie pour cela qu’il est à mes yeux un vrai livre philosophique.

 

Toutefois, un paradoxe existe sur ce livre. En effet, ce dernier souleva partout l’enthousiasme et connu une consécration internationale retentissante mais l’intérêt pour la philosophie ne fut malheureusement pas proportionnel au sucées de vente de ce livre. Faut-il en conclure que l’ouvrage de Gaarder ne remplit pas totalement son objectif ? Je ne le pense pas et si je connais pas mal de gens qui ont eu un jour ce livre en leur possession, rares sont ceux qui l’ont lu en entier et avec attention. Aussi j’insiste sur ce point : pour que la magie s’opère il vous faudra impérativement aller jusqu’au bout. Faites moi confiance… Si vous jouez le jeu, un élan philosophique émanera de vous, vous amenant à porter un regard neuf sur la vie mais surtout sur la façon dont vous construirez votre vie. Enfin la magie de ce livre vous donnera envie de lire par vous-même les grands textes et ainsi votre entrée de la « monde de la philosophie » se fera tout naturellement. Je ne peux donc vous conseiller meilleure lecture pour débuter.

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Published by julien - dans Philosophie
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