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29 mars 2013 5 29 /03 /mars /2013 16:40

Le Soi organique


« Nous en sommes à la phase où le conscient devient modeste » (21) parce que la vie consciente se saisit comme n’étant que la résultante superficielle d’un conflit pulsionnel, et parce que la conscience n’est plus le centre décisionnel par lequel nous pensons, voulons et agissons. Superficielle, elle est aussi simplificatrice car elle nous laisse croire en l’existence du « moi », c'est-à-dire nous-mêmes conçu comme unique sujet pensant. En réalité, il ne faut même plus dire que « ça pense en moi » puisque le concept de moi ne fait plus sens. On comprend qu’il ne revient à la conscience que le rôle, littéralement, de faire prendre conscience de ce qui se passe dans l’intégralité de l’organisme. La "physio-psychologie" (21bis) de Nietzsche invite à remplacer la notion de moi par celle d’une multitude de subjectivités organiques qui coexistent dans les profondeurs infraconscientes, et dont « la coopération et la lutte feraient le fond de notre pensée et de toute notre vie consciente » (22). L’expression « subjectivité organique », en apparence oxymorique, invite à penser ensemble la vie psychique et la vie organique. « Tout l’organisme pense (…) le cerveau est seulement un énorme appareil de concentration » (23) car « le corps créateur a formé l’esprit à son usage pour être la main de son vouloir » (24).

 

Pour reprendre les termes de Michel Foucault commentant Nietzsche : il faut « dissocier le moi et faire pulluler, aux lieux et places de sa synthèse vide, mille événements maintenant perdus » (25).  « Synthèse » parce que le moi conscient, nous l’avons vu, n’est qu’une résultante qui synthétise l’infini complexité du processus pulsionnel ; « vide » parce que la notion de « moi » est un simple mot qui n’apporte aucune compréhension psychologique supplémentaire de la pensée. Pis encore, l’usage d’un mot nous entraîne à le réifier, à lui donner l’existence d’une chose réelle. Le moi est acquiert, dès lors, une existence réelle nous faisant croire que la vie consciente serait indépendante de la vie du corps. Par suite, le corps, ainsi vidé de toute subjectivité pensante, est perçu comme une machine faite d’organes, d’os et de chair, un pantin dont la conscience tirerait les ficelles. Mais Nietzsche invite à rendre au corps ce qu’il lui appartient : la pensée. C’est bel et bien le corps tout entier qui pense au travers une multitude de subjectivités organiques.

 

Le meilleur moyen de lutter contre les illusions du langage - cet « aiguillage inconscient » (26) - est de le transformer. En l’occurrence, la physio-psychologie de Nietzsche remplace le mot « moi » – concept qui contient en substance l’illusion d’une dualité entre une conscience et un corps-machine – par la notion de « Soi organique ». Nous n’affirmons plus que nous avons un corps, mais que nous sommes notre corps  car c’est véritablement lui qui pense, qui veut et qui désire (27). Il est tout ce que nous sommes au travers de l’enchevêtrement complexe de pulsions qui constitue notre subjectivité. La physio-psychologie prend en compte tous les changements organiques qui accompagnent nos pensées (sueurs, tremblements, crispation, stress, larmes, colères, jouissance, grimaces, tensions diverses…). Elle analyse la dimension organique de nos souvenirs puisque la mémoire n’est jamais que, les milles petites jouissances et les milles petites blessures qui jalonnent le cours de notre vie enregistrées par le corps.

 « Tu dis « moi », et tu es fier de ce mot (…) [mais] le Soi est sans cesse à l’affût, aux aguets ; il compare, il soumet, il conquiert, il détruit. Il règne, il est aussi le maître du Moi. Par-delà tes pensées et des sentiments, mon frère, il y a un maître puissant, un sage inconnu, qui s’appelle le Soi. Il habite ton corps, il est ton corps. » (28). Ces mots, Nietzsche les fait résonner dans la bouche de son prophète de la philosophie de l’avenir, Zarathoustra, comme pour mieux nous rappeler que la grande politique, que nous exposerons par la suite, ne peut reposer que sur une connaissance correct de la pensée humaine. Percevoir, à ce niveau, le rôle du Soi organique c’est préparer l’avènement du Surhomme par l’incorporation de nouveaux instincts au sein de l’espèce humaine. Ne perdons pas de vu le projet de la grande politique !


http://www.productionmyarts.com/Images/schiele/nu-masculin-1910.jpg

Egon Schiele, Aquarelle 1910


Le processus


Avant d’évoquer la grande politique, il reste encore un mot à dire sur la psychologie des profondeurs. En effet, si nous sommes un reflet de la volonté de puissance alors nous devons nous concevoir comme un processus. La notion de processus recouvre l’idée que le changement est continuel. Ce n’est que par les illusions du langage que nous réifions notre pensée en nous considérant comme ayant une et unique personnalité, noyau fixe indépendamment de la vie du corps par lequel nous pourrions nous définir et dire « moi, je… ». Mais incorporer la conscience dans la vie organique tout entière, se concevoir comme Soi organique implique qu’on renonce à employer le mot « moi », que l’on abandonne l’idée d’une personnalité et que l’on se saisisse comme insaisissable.

 

La littérature a parfois une supériorité sur la philosophie, celle de donner, au travers de la narration, de la chair aux concepts. L’écrivain Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, très nettement inspiré par Nietzsche dans des romans tels que Demian ou Le Loup des Steppes, injecte dans ces personnages cette interprétation de la subjectivité comme processus. Il met alors en récit l’éclatement de la personnalité. « La vie, écrit Hesse, oscille entre des milliers de contrastes, entres d’innombrables oppositions » (29). L’écrivain se plait alors à décrire les étapes de transformation, les passages sombres et les attirances vers le chaos, ou les moments de jouissance et de bonheur. De la plus viles des débauches à la plus rigide des ascèses, l’homme doit parfois passer par des chemins que tout semble opposer dans les méandres sinueux et labyrinthiques d’une recherche de soi. Ce qui est intéressant chez Hesse, c’est qu’il éclaire cette notion d’éclatement de la personnalité  par sa version orientale, en particulier bouddhiste. Le bouddhisme enseigne en effet l’art de la méditation qui consiste à se dépouiller de l’illusion de la personnalité en diluant son moi apparent dans la mer des objets du monde. Aussi, dans Siddhartha, roman qui s'inspire de la vie du Bouddha, Hesse décrit « une prédisposition de l’âme, une capacité, un art mystérieux qui consiste à s’identifier à chaque instant de la vie avec l’idée de l’Unité » (30).


Toutefois, cet apport de valeurs bouddhistes est aussi le moment de la rupture de Hesse avec Nietzsche, un peu comme l’homéostasie éloigne définitivement Freud du philosophe de la volonté de puissance. Nietzsche voit dans l’idéal bouddhiste d’une vie où nulle souffrance ne viendrait en troubler le cours, une pensée malade, expression d’une volonté faible, qui s’oriente vers une vie de cadavre (31). C’est qu’au fond, Hesse combat l’illusion du moi mais ne pense pas jusqu’au bout la notion de processus. Si ses personnages éclatent leur personnalité superficielle (liée aux groupes sociaux auxquels ils appartiennent : famille, corporation, patrie, religion, … ), c’est pour mieux s’engager dans la quête illusoire d’une personnalité profonde, qui non seulement serait « vraiment eux », mais qui serait aussi un gage de sérénité et de bonheur (autant de préceptes bouddhistes décadents). Un processus, précise Gilles Deleuze, a une trajectoire qui se créée elle-même, en avançant tel un « ruisseau qui creuse son lit » (34). C’est pourquoi les modifications qui nous traversent, et font que nous devenons ce que nous sommes, ne se succèdent pas de façon prédéfinie. Il n’y a donc pas de véritable soi à retrouver. Deleuze donnera d’ailleurs une grande postérité à cette notion de processus comme moyen de repenser la psychanalyse comme devant être cette cartographie qui ferait « le tracé de "lignes de fuites" » qui nous constituent » (ibid.). Lorsque Nietzsche affirme « Deviens qui tu es » (35), en paraphrasant le poète lyrique grec Pindare, cela signifie que nous sommes gros de l’avenir, que les conflits actuels qui nous constituent alimentent le processus du Soi organique.

 

Le type  

 

             Dire que nous sommes un processus – ce processus d’intensification de puissance –n’empêche pas cependant de nous classer en fonction de certaines caractéristiques fixes. En effet, il se forme dans le devenir pulsionnel des individus certaines régularités que Nietzsche nomme des « instincts ». Dès lors, tout ce que nous pensons, désirons, voulons ou faisons devient « instinctif », c’est-à-dire traduit une cristallisation des pulsions relativement stable et invariante. Les différents instincts vont ainsi permettre de classer les individus suivant des « types ».Nietzsche commence par nous dire : je dois oublier l’illusion du moi et du « je pense » pour comprendre que je suis mon corps et que « ça pense ». Ensuite, il explicite le « ça pense » : mon Soi est constitué d’une multitude de pulsions qui luttent à la lisière de l’organique et du psychique. A un instant t, la pulsion victorieuse donnera lieu à une pensée, un désir ou un acte. Nietzsche se pose donc la question suivante : il semblerait que dire que je suis mon corps implique que je sois nécessairement un chaos pulsionnel. Or, je constate en moi et chez les autres, certaines constances dans leurs pensées, leurs désirs ou leurs actions.C’est pour expliquer cette constance que Nietzche introduit la notion de « type » qui signifie en creux : les pulsions ne sont pas chaotiques car elles s’ordonnent, se regroupent, se hiérarchisent pour former des instincts. Sans doute un psychologue dresserait un classement exhaustif des types. Mais Nietzsche est philosophe, et se contente donc de dire : tous les types peuvent se classer sous deux grandes catégories, que nous explciciterons par la suite, le type fort / le type faible.

 


             La physio-psychologie ne cherche pas à reconstituer une personnalité – cette chimère illusoire –, mais à retracer une  histoire personnelle en découvrant ainsi les types qui sont succédés à divers moments de la vie du Soi organique. Et pour cela, elle doit prendre le corps pour guide car ceux sont les rapports du corps avec son extériorité (la nourriture, la lumière, la chaleur, la chair, la sexualité, la jouissance, la douleur, etc.) qui objectivent le type pulsionnel. Dans son autobiographie Nietzsche dresse le portrait de son type en évoquant, « les questions de nourriture, de logement, de régime intellectuel, les soins à donner aux malades, la propreté, la température », ainsi que « le choix des divertissements », et en particulier de la musique :  « Il faut qu’elle soit sereine et profonde comme une après-midi d’octobre » (36). Surtout, il se plaît à rappeler qu’il s’agit de questions hautement philosophiques trop négligées par ses prédécesseurs philosophes. Nietzsche s’est lui-même infligé des conditions d’existence corporelles que pour s’incorporer un certain type pulsionnel à l’encontre de son tout ce qu’il a hérité : sa santé fragile (nausées, migraines, vomissements, ophtalmies, insomnies, coliques…« cet effrayant pandémonium de la maladie » (37) pour reprendre le mot de S. Zweig), son éducation religieuse (la théologie protestante), son instruction scientifique (la philologie universitaire), ses goûts artistiques (le romantisme de Wagner), ou encore ses intérêts philosophiques (un enthousiasme de jeunesse pour l’idéalisme pessimiste de Schopenhauer). Ecce Homo ! Voici l’homme… l’homme que je suis, l’homme qui a diagnostiqué la maladie de l’humanité et  qui s’en est guérit lui-même ! Ce témoignage d’une automédication philosophique visant à soigner une volonté de puissance malade est une véritable une bouffée d’air pour celui qui est asphyxié par la mélancolie et le ressentiment.  Voilà pourquoi la lecture de Nietzsche est si revigorante !

 

La généalogie


C’est aussi au niveau du type que la psychologie rencontre l’Histoire au travers de ce que Nietzsche nomme la « généalogie ». Au fond, toute culture (art, science, philosophie, morale, religion…) n’est jamais que le reflet du type pulsionnel des individus qui l’ont créé. La généalogie met en évidence les types à l’origine des cultures ainsi que les mutations par lesquelles un type se transforme en un autre à travers l’Histoire. En particulier, elle démasque les variations subtiles du type-chrétien à travers ses évolutions. Malgré le recul des pouvoirs religieux, « l’ombre de Dieu » (38) plane encore sur l’Occident déchristianisé, non plus dans les Eglises, mais dans les arts Romantiques, dans les philosophies Pessimistes, dans les institutions de la République, dans les utopies gauchisantes, ou encore dans les dogmes de la Science. Changer incessamment de masques est la terrible ruse par laquelle le type faible a remporté la victoire sur le type fort : type-chrétien, type-idéaliste, type-scientifique, type-romantique, type-démocrate, etc.


Que recouvre exactement pour Nietzsche cette dichotomie type fort/ type faible ? « Pour évaluer ce que vaut un type d’homme, il faut calculer le prix que coûte sa conservation, - il faut connaitre ses conditions d’existence » (39). Le type-fort est avant tout celui qui a la force de dire un grand « oui ! » à la réalité du monde - en acceptant qu’il ne soit que forces en tension, perpétuel devenir, et rapports de domination - et un grand « oui ! » à la vie - en assumant  librement et spontanément son élan vital -, bref, un grand « oui ! » à la volonté de puissance. Le type fort manifeste une « audace folle, absurde, spontanée », à laquelle se joint « la gaité terrible, la profonde joie qu’ils goutent à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté », « une indifférence et un mépris pour toutes les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être » (40). Psycho-physiologiquement, sa force s’explique du fait que le système pulsionnel est ordonné et hiérarchisé. Les pulsions forment ainsi un bloc compact d’instincts d’agressivité joyeuse, de domination réjouie, de conquête de la puissance. A l’inverse, le type faible est victime d’un système pulsionnel chaotique. L’anarchie des instincts entraîne un affaiblissement organique. L’énergie vitale au lieu de se décharger est refoulée. Ce retournement des pulsions génère une lutte des instincts les uns contre les autres et entraîne irrémédiablement un affaiblissement de l’organisme. La vie s’épuise alors à lutter contre elle-même à l’instar des ascétiques qui déploient de grandes quantités de force pour faire taire certains de ces instincts vitaux. « La pluralité et l’incohérence des impulsions, l’absence de système entre elles produit la « volonté faible » ; la coordination de ces impulsions sous la prédominance de l’une d’elles produit la « volonté forte » ; dans le premier cas, il y a oscillation et manque d’un centre de gravité ; dans le second cas, précision et direction claire » (41). Pour reprendre le mot de Jean Granier, commentateur émérite de Nietzsche, « le décadent est un infirme de l’instinct » (88). Esclave de lui-même, il cherche alors à emprisonner toute la réalité dans les chaînes de sa volonté malade. C’est en ce sens qu’il est « nihiliste » – il nie une réalité à laquelle il est n’arrive pas à s’adapter. Comme le résume Camus, « le nihiliste n’est pas celui qui ne croit à rien, mais celui qui ne croit pas ce qui est » (42). Incapable d’intensifier sa puissance, il décharge son ressentiment sur le monde et sur la vie. Il dénigre ainsi la réalité par des interprétations religieuses ou scientifiques, il empoisonne l’élan vital par des préceptes moraux ascétiques, il amollie le sentiment par un art romantique, il croit dominer la nature par la formalisation scientifique, etc. Toute la culture de ce type d’individus n’est jamais que la légitimation de leur propre faiblesse. 

 

 

              La distinction Fort/Faible n’est donc nullement une constatation empirique, mais une déduction conceptuelle. En effet, ce que manifeste un type d’individu est son rapport à la volonté de puissance. Est-ce qu’elle est assumée et voulue comme telle ? Ou au contraire, est-elle étouffée, reniée ?  D’où le caractère non subjectif de l’évaluation d’un type : c’est la volonté de puissance affirmative du réel et d’elle-même qui est l'étalon de mesure. Fort/Faible ne sont pas pour Nietzsche des adjectifs relatifs mais, bel et bien, des critères absolus de classification (contrairement à Vrai/Faux qui restent relatifs à une interprétation du monde donnée). 


Le dressage et l’élevage


La généalogie ouvre directement sur la philosophie de l’Histoire. De Marx on se souvient du leitmotiv : « l’Histoire, de l’Antiquité à nos jours, n’a été que luttes de classes » (43). Pour Nietzsche, on pourrait dire que l’Histoire n’a été que luttes de types.  On comprend, en effet, que si des types d’hommes se forment, ils entrent en conflits les uns avec les autres. La généalogie permet l’histoire de ces conflits et montre comment le type faible a vaincu le type fort. Elle dévoile en effet comment les hommes les plus faibles et les plus nourris de ressentiment – mais aussi les plus rusées et les plus malins – ont pris le contrôle de la conscience des hommes forts en leur incorporant la décadence au travers un processus, deux fois millénaires, de « dressage » et d’« élevage » de plusieurs dizaines de générations. « Le dressage de la bête humaine, tout aussi bien que l’élevage d’une espèce d’homme déterminée ont été appelle « amélioration » : ces termes zoologiques expriment seuls des réalités » (44). 


 Les forts ont d’abord été « dressés » comme on dresse une bête sauvage. Comment faut-il s’y prendre ? « On l’affaiblit, dit Nietzsche, on la rend moins dangereuse, par les sentiments dépressif de la crainte, par la douleur, par les blessures, par la faim, on en fait la bête malade » (45). Des siècles de morale religieuse, chez ce type d’homme, a associé le jaillissement de l’élan vital à la culpabilité. « L’hostilité, la cruauté, le plaisir de persécuter, d’attaquer, de changer, de détruire – tout cela se dirigeant contre le possesseur de tels instincts : c’est là l’origine de la "mauvaise conscience" » (46). La création des idéaux moraux et religieux tels que l’abnégation, le sacrifice de soi, la pitié ou le dévouement ont été de formidable instruments de dressage en affaiblissant physio-psychologiquement le type fort. La religion et la morale ont fait de l’homme fort « la bête malade » que le type faible a pu facilement dominer. Si la religion chrétienne - dans sa forme originelle d’une part (sa morale ascétique), puis dans ses idéaux sécularisés d’autres part - a joué un rôle capital dans le dressage du type fort, Nietzsche attribue néanmoins aux Juifs d’avoir été les premiers à mettre un place un dispositif de dressage comprenant que « les morales et les religions sont le principal instrument qui permet de faire de l’homme ce qu’on veut » (47). Pour ce faire, ils ont inventé Dieu et le monothéisme, légitimant ainsi cette nouvelle Table des valeurs par laquelle ils ont pu manipuler la conscience des hommes forts. « La haine juive – la plus profonde et la plus sublime que le monde ait jamais connue, la haine créatrice d’idéaux, la haine qui transmue les valeurs, une haine qui n’eu jamais son pareil sur la terre » (48). « Les Juifs ont réussi ce prodigieux renversement des valeurs qui a donné à la vie sur terre, pour quelques millénaires, un attrait nouveau et dangereux… à la suite duquel "pauvre" est devenu synonyme de "sacré" et d’ "ami") » (49). De la même façon l’homme fort est devenu le méchant, l’homme faible le « bon », et toutes ses manifestions de l’élan vital associé à la faute, au péché, à la culpabilité. La religion chrétienne n’a fait que perfectionner cet instrument de dressage cherchant ainsi à « "judaïser" le monde entier" (50).  

Une fois le type fort éradiqué, fut mis en place un élevage méthodique et systématique, véritable anthropoculture de millions d’individus décadents. Pour cela, il a fallu « rendre instinctif » (51) un certain mode de penser. Faire penser quelqu’un d’une certaine façon, c’est ordonner ses pulsions et cristalliser ses instincts afin qu’il « interprète » la réalité de la façon souhaitée. Parce qu’il est l’incorporation d’une façon de penser, l’élevage nécessite une action directe sur  les conditions de vie des corps. Sur ce point, Michel Foucault prolonge la pensée nietzschéenne et décrit les mécanismes de pouvoir qui sont à l’œuvre dans les processus d’incorporation des rapports de dominations socio-politiques : corps supplicié (en public), corps enfermé (en prison), corps normalisé (en société de contrôle), etc. Quelles postures et quelles attitudes du corps sont imposées aux croyants à l’Eglise, aux enfants à l’Ecole, aux travailleurs à l’Usine, aux psychanalysés sur le divan, aux couples qui copulent ? Mais laissons-là ces questions sociologiques du  pouvoir et des rapports de domination, pour continuer à dessiner la philosophie de l’Histoire de Nietzsche.

 

  --> SUITE ET FIN : Nietzsche, une autre philosophie de l’Histoire (3/3)

 

***

 

(21) FP de La Volonté de puissance, http://materiaphilosophica.blogspot.fr/2010/07/friedrich-nietzsche-l-est-ce-qui-doit.html

(21bis) Par-delà le bien et le mal, 23

(22) La volonté de puissance, tome I, livre II, ch. 3, 174

(23) Fragment posthume cité par J. Granier dans Nietzsche, puf, p. 88

(24) Ainsi parlait Zarathoustra, « Des contempteurs du corps »

(25) Nietzsche, Stock, p.109

(26) Par-delà le bien et le mal, 20

(27) Avec la notion de soi organique Nietzsche ne tombe pas dans le matérialisme pur car la notion de soi organique ne perd aucunement la spécifié du psychique sur le somatique. S’il nie la conception du corps-machine dirigé par la conscience, il permet de maintenir la dualité psychique/somatique mais il ne s’agit jamais que deux interprétations d’un même phénomène ou bien du point de vue de la conscience, ou bien de celui des aspects matériels qui la sous-tendent. Il y a tout un monde psychique avec les lois qui lui sont propres. Ne fois que les pulsions ont quitté l’organique pur, elles donnent vie à des phénomènes psychiques qui ont des lois spécifiques (sublimation, refoulement, …).

(28) Ainsi parlait Zarathoustra, « Des contempteurs du corps »

(29) Le loup des Steppes

(30) Siddartha

(31) Dans Ecce Homo, Nietzsche ne considère pas le bouddhisme comme une religion, avec une Eglise et un credo, mais une « hygiène ».

(33) Ainsi parlait Zarathoustra, I, « De ceux des arrière-mondes »

(34)  http://www2.univ-paris8.fr/deleuze/article.php3?id_article=68

(35) Gai Savoir, 270

(36) Ecce Homo

(37) Nietzsche, Stock, p. 25

(38) Gai Savoir, 108  « Après la mort de Bouddha, écrit Nietzsche, l'on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne, - une ombre énorme et épouvantable. Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre. - Et nous - il nous faut encore vaincre son ombre! » 

(39) Ecce Homo 

(40) Généalogie de la morale, II, 11

(41) La volonté de puissance, tome I, livre II, ch.3, 205

 (42) L’homme révolté

(43) Manifeste du Parti communiste

(44) Crépuscule des idoles. L’emploi de termes « zoologiques » permet à Nietzsche de rappeler que le la prétendue amélioration morale des individus (qui cache l’inversion des dominations et la révolte des faibles) est passée par une orientation pulsionnelle et un contrôle des instincts nécessitant une discipline des corps. Il faut ici se souvenir de la psychologie des profondeurs : la conscience est un instrument au service du Soi organique.

 (46) idem. (40)  

(47) FP 1885 XI 34 [176].

(48) Gai Savoir, 785

(49) Par-delà le bien et le mal, 195

(50) Gai Savoir, 135

(51) Gai Savoir, 11

 

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Published by julien - dans Philosophie
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commentaires

jc 20/05/2013 21:45


Nouvel épisode tout à l'heure. J'ai beaucoup appécié "Le Soi Organique" qui développe les constats de la première partie. Tu as eu la très bonne idée d'utiliser la littérature de Hesse pour
expliquer "Le processus", cela rend la lecture très accessible et agréable.


Plus corsée en revanche quand on arrive au "Type". J'avoue que je comprends mal:


1/ les liens entre "Types" et "Processus";


2/ la nécessité d'un classement aussi complexe alors qu'il semble s'agir de l'ordre et du chaos tout simplement;


3/ la pertinence des catégories de Nietzsche: proviennent-elles d'un constat qu'il fait en observant les hommes? (je comprends mal, ou pas du tout la citation "Pour évaluer ce que vaut un
type d'homme, il faut calculer le prix que coûte sa conservation, - il faut connaitre ses conditions d'existence", je ne peux m'empêcher de la trouver subjective, voire épidermique)


 


En acceptant malgré tout ces types et en poursuivant, je retiens deux idées frappantes:


1/ les mutations d'un type. L'exemple de l'"ombre de Dieu" sur l'Europe est particulièrement éclairant;


2/ la victoire à ce jour des faibles. Ce dernier point est une intuition que je partage, surtout par l'observation des démocraties contemporaines (enfin, je devrais dire la notre!). Et je me pose
la question de savoir dans quelle mesure je suis moi-même anthropocultivé !


 

julien 21/05/2013 21:24



Au vu de ton premier commentaire sur le « ça pense », je me doutais que tu apprécierais le
développement sur le Soi organique. Quant au passage sur Hesse, cette « chair du concept », est une digression que j’ai bien failli supprimer en final cut lors de la dernière
relecture car je trouvais que cela nuisait au déroulement de l’argumentaire (déjà suffisamment long !). Et puis, comme overblog m’imposait de découper l’article en trois, je l’ai laissé. Et
puis cela me permettait d’évoquer succinctement l’extraordinaire prédiction que Nietzsche fait à propos du bouddhisme : il avait prévu que les ésotérismes et pseudo-spiritualités
extrême-orientales seraient à la mode dans un Occident qui se déchristianise, symptôme de la phase passive du nihilisme dans lequel nous entrons.


C’est sans doute aussi parce que le processus est une digression que la transition avec le type ne paraît
pas claire à tes yeux. Il faut plutôt passer du Soi organique au type. Cela est très simple. Nietzsche commence par nous dire : je dois oublier l’illusion du moi et du « je pense »
pour comprendre que je suis mon corps et que « ça pense ». Ensuite, il explicite le « ça pense » : mon Soi est constitué d’une multitude de pulsions qui luttent
à la lisière de l’organique et du psychique. A un instant t, la pulsion victorieuse donnera lieu à une pensée, un désir ou un acte. Nietzsche se pose donc la question suivante : il
semblerait que dire que je suis mon corps implique que je sois nécessairement un chaos pulsionnel. Or, je constate en moi et chez les autres, certaines constances dans leurs
pensées, leurs désirs ou leurs actions.


C’est pour expliquer cette constance que Nietzche introduit la notion de « type ». Les pulsions
ne sont pas chaotiques car elles s’ordonnent, se regroupent, se hiérarchisent pour former des instincts = des pulsions ainsi cristallisées au cours de l’existence du Soi organique. Cela entraîne
un certain type (je souligne) d’individu. Sans doute un psychologue dresserait un classement exhaustif des types. Mais Nietzsche est philosophe, et se contente donc de dire : tous
les types peuvent se classer sous deux grandes catégories : Fort/Faible . Pour répondre à ta question : il ne s’agit nullement d’une constatation empirique, mais d’une déduction
théorique. En effet, ce que manifeste un type d’individu est son rapport à la volonté de puissance. Est-ce qu’elle est assumée et voulue comme telle ? Ou au contraire, est-elle
étouffée, reniée ?  D’où le caractère  « non subjectif » de l’évaluation d’un type : c’est la volonté de puissance affirmative du réel et d’elle-même qui est un étalon de
mesure. Toutefois, je ne comprends pas ce que tu entends, au sujet de ce classement, par « il semble s'agir d'ordre vs désordre » ?


Enfin, je te l’accorde, l’image de "ombre de Dieu", est une des idées les plus saisissantes du
nietzschéisme. C’est notamment elle qui permet d’évaluer son rapport à la volonté de puissance et de « purifier » ses goûts intellectuels et artistiques. Art romantique, idéaux
socialistes, mystique chrétienne, philosophie kantienne, apologie ascétique, tendance au scientisme…  etc. etc. Par quelles étapes nihilistes ne suis-je pas déjà passé ! Sans doute
est-ce aussi cette « ombre » qui t’as fait réagir de façon « épidermique »…


Quant à savoir dans quelle mesure nous sommes anthropocultivés, il me semble qu’il faille se tourner vers
les analyses foucaldiennes du pouvoir.