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6 avril 2007 5 06 /04 /avril /2007 10:06

Qui est Jean Dubuffet ? Jean Dubuffet est né en 1901 au Havre. A l'âge de dix huit ans, il se rend à Paris pour suivre les cours de l'académie Julian qu'il abandonne rapidement pour travailler seul. Ce n'est qu'en 1942 qu'il décide de se consacrer entièrement à la peinture; jusqu'alors son parcours était marqué par des doutes sur les valeurs de la culture et des plus ou moins longs arrêts de son activité artistique. Il s'oppose avec virulence à l'art « cultivé » qu'on apprend dans les  écoles et les musées et n'a de cesse de désacraliser et de détacher l'art des critères esthétiques. Son oeuvre évoluera par périodes successives accompagnées de changement de style et d'une vision chaque fois renouvelée. Elle sera constamment marquée par la spontanéité, l'aspect volontairement primitif ou le travail sur la matière. Dubuffet contribue grandement à poser les bases d'une contre-culture, appelée « art informel » ou « art brut » qui cherche à s'arracher de l'emprise de toute influence pour explorer de nouveaux territoires. Bien qu'il ait été vivement contesté, il a occupé la scène internationale jusqu'à sa disparition à Paris en 1985.


" L'art ne vient pas coucher dans les lits qu'on a faits pour lui; il se sauve aussitôt qu'on prononce son nom : ce qu'il aime c'est l'incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s'appelle ".


Le traitement du paysage est une question à laquelle Dubuffet tente d'apporter des réponses de façon récurrente. Ce genre, classique de la peinture par excellence, semble à première vue incompatible avec la démarche contestataire de Dubuffet vis-à-vis de la culture. Pourtant, Dubuffet s'aventure dans d'immenses champs inexplorés avec chaque série. Chacune constitue un nouveau langage plastique lui permettant de s'exprimer avec l'imagination du moment. Aussi en parcourant par ordre chronologique son travail sur le paysage, le site, le lieu nous pouvons explorer les évolutions de son oeuvre, ce qui en constitue la singularité et la puissance, et l'indissociable cheminement intellectuel de l'artiste. Cela ne reste néanmoins qu'une très brève première approche.




Paysage Vineux - Série des marionnettes de la ville et de la campagne, 1944

Le plan du sol est relevé, par contre la maison, les animaux et les personnages sont vus de face à la manière des dessins d'enfants que Dubuffet considèrent comme « les façons propres à l'homme de transcrire les spectacles offerts à ses yeux ». L'expression est archaïque, exagérément simplifiée voire clownesque ; elle semble indiquer une exécution rapide, presque inconsciente de la part de l'artiste. Dubuffet nous transporte ainsi « du monde physique sur un plan semi-idéologique ». C'est la quête du réel qui semble dominer ici.

Le titre du tableau associe poétiquement un genre pictural à un adjectif qui évoque à la fois un objet et une couleur : c'est tout le paysage qui est vu à travers le filtre poétique du vin. Par la grande unité picturale et un travail sur la matière dans laquelle sont incrustées les lignes Dubuffet insiste sur la continuité humaine et naturelle.






Paysage à l'auto - Série des pâtes battues, 1953 :

Dubuffet approfondit son travail sur la matière. Son geste est d'abord vécu comme un plaisir physique :

« Cest le même plaisir qui conduit la main de celui qui trace quelque dessins très hâtif, ou quelque mot, sur l'enduit frais d'un mur ou le ciment fraîchement lissé d'un sol ».

 

La facture s'apparente en effet à celle des graffiti : avec un couteau, l'artiste trace des signes dans une pâte préalablement déposée sur un fond de couleur foncée. La pâte donne ainsi la consistance aux figures et représente pour Dubuffet la substance primordiale, à l'origine du monde. Dans cette pâte peut se jouer le théâtre de la vie comme le rappellent les formes dansantes de la toile.







J’habite un riant pays :

Dubuffet joue sur la relation figure-fond.

« Tous les éléments évoqués sont immergés dans une sorte de continu, de bain sans fond ».

 

Malgré une certaine gaieté qui se dégage des couleurs et des formes végétales, le côté déshumanisant a pris le dessus et le paysage « suggère une toile de fond en attente du drame humain ».







L’hôtel du Cantal – Série Paris Circus, 1961 :

Avec le cycle Paris Circus, Dubuffet s’intéresse au paysage urbain et s’attache à un monde en paix. Il possède le regard du flâneur qui ne se confond pas avec la circulation féerique ni avec les passants. Les commerces servent de toiles de fond à laquelle les couleurs et les lignes tremblantes confèrent une grande énergie.

« Je veux que ma rue soit folle, que mes chaussées, boutiques et immeubles entrent dans une danse folle ».

 

On est au cœur des Trente Glorieuses. Mais Dubuffet dit aussi beaucoup sur la société moderne de consommation dominée par la foule et l’argent. Le manque de communication et l’individualisation menacent déjà les conducteurs automobiles enfermés dans leur véhicule. Il nous offre ainsi une interprétation mentale du site et de son architecture.







Site à l’homme assis – Série des sites tricolores (cycle de l’Hourloupe), 1974 :

Max Loreau, un ami de Dubuffet raconte : «En juillet 1962, lorsqu’il répond au téléphone, Dubuffet laisse distraitement courir son stylo bille rouge sur des petits morceaux de papier. De ces exercices sortent des dessins à demi automatiques, qu’il barre de rayures rouges et bleus.» Ainsi commence l’aventure de l’Hourloupe.

Dubuffet opte pour des couleurs industrielles, des contours soignés, des hachures et coloriages qu’il détourne de leur usage conventionnel. Il renonce à l’« exécution » (matériologie, texturologie et spontanéité) pour la « programmation » d’une sorte de puzzle. La toile devient un enchevêtrement de signes, une sorte de langage. La relation figure-fond est toujours plus ambiguë, le haut et le bas subsistent encore grâce à la mince bande de ciel.

« L’équivoque qui court dans tous ces tableaux tient à l’inconfortable incertitude entre leur appartenance au registre purement mental et immatériel […] ou à celui des représentations du monde physique réel. […] Rien n’effraie tant que la confusion entre l’imaginaire et le réel ».

Si Dubuffet entretient cette confusion, c’est parce qu’il éprouve une perte de repères qui le pousse à la même traduction graphique pour tout.






Site avec deux personnages - Série des psycho-sites, 1981 :

Deux personnages inconsistants évoluent dans un paysage chaotique. Ils parviennent à maintenir un lien avec la réalité extérieure et le spectateur mais ils sont prisonniers d'une enveloppe individuelle, prisonniers de leur subjectivité. L'humanité est réduite à cette multiplicité de solitudes dérivant dans le chaos.

Toute référence contextuelle est bannie, les éléments évoquent violence et hostilité. Le paysage réel disparaît au profit d'un paysage mental totalement déshumanisant constitué d'espaces cellulaires isolants de façon plus évidente encore les personnages.







Dramatique I (H123) – Série des non-lieux, 1984 :

L’œuvre de Dubuffet se clôt par la série des non-lieux. L’inspiration est profondément nihiliste, la trace humaine qui s’estompait déjà a disparu. Il résume ainsi :

« Récusée dans son entier la lecture humaniste de l’univers, ces peintures y substituent une lecture tout autre, dans laquelle n’apparaissent plus les fixités identifiables, mais basée sur les dynamismes et les pulsions, sur les continuités et les mutations ».

 

 

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Published by Jean-charles - dans Peinture
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commentaires

vanessa schonwald 16/05/2013 23:33


Bonjour Jean Charles, j'ai bien apprécié votre article sur dubuffet mais je voudrais savoir les références de vos citations si possible, merci!

julien & jean-charles 20/05/2013 22:17



Merci Vanessa. Les citations sont tirées des ouvrages suivants :


1/ catalogue Le Théâtre de Jean Dubuffet édité à l'occasion de l'exposition du même titre organisée au Musée Malraux en collaboration avec la Fondation Dubuffet


2/ dossier pédagogique consacré par le Centre Pompidou à Dubuffet à l'occasion de l'exposition centenaire et disponible ici