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4 mars 2007 7 04 /03 /mars /2007 23:21
 

Voila huit ans que je suis entré dans un cursus scientifique… que de chemins parcourus depuis mon orientation en « première S ». Je ne sais si ce choix fut pleinement « conscient »,  mais je dois reconnaître que jusqu'à ces dernières années, j’ai pris beaucoup de plaisir à étudier les sciences (dites de la nature) : la géologie, la biologie, la chimie et surtout la physique. J’avais l’impression de découvrir les clés qui m’ouvriraient les portes du monde.

 

Le « bac S » en poche, j’entrai en classes préparatoires scientifiques. Ce fut des années laborieuses, sacrifiées au nom d’un travail acharné, mais paradoxalement peut être, vraiment heureuses. Aussi, pour le dire avec les mots de Simone de Beauvoir extraits de ses Mémoires d’une jeune fille rangée, « mon devoir se confondait avec mon plaisir. C’est pour cela que mon existence fut, à cette époque, si heureuse : je n’avais qu’à suivre ma pente et tout le monde était enchanté de moi. » J’aimais ce que je faisais ; j’étais fier mais sans suffisance ; ma famille aimait l’image que je leur donnais de moi ; bref, la vie allait d’elle même.

 

Et puis en Ecole d’ingénieurs, à cause de l’enseignement qui nous fut dispensé, mon goût originel pour la science n’allait plus de soi. Alors que je l’avais toujours étudié avec déférence sans jamais penser l’interroger, je me posai pour la première fois la question : qu’est-ce que la science ?

 

 


La science moderne

 

 
 

« … nous rendre comme maître et possesseur de la nature ».


Descartes     Discours de la Méthode

 
 

La science telle qu’elle existe aujourd’hui est apparue à la Renaissance , en parallèle d’un courant de pensée original appelé l’humanisme. Toutefois la tradition veut que l’on identifie Descartes comme le père spirituel de la science moderne. Son leitmotiv, désormais célèbre, traduit à ses yeux une sorte de revanche que l’homme, naturellement faible, peut prendre sur la nature. En effet, en utilisant ses connaissances scientifiques, l’homme pourra  pallier à cette faiblesse originelle et s’assurer un bien-être, une certaine sécurité ainsi qu’une santé durable. La science devint moderne en ce sens qu’elle perdit son statut de simple observation (pour comprendre l’essence des choses) au profit d’un projet de maîtrise totale du monde par l’espèce humaine. A partir de cet irréversible tournant historique, elle quitta le monde de la méditation pour celui de l’action. Pour réaliser son projet, elle mit sous sa tutelle un savoir faire deja bien connu des hommes : la technique.

 

« La science est le capitaine, la pratique est le soldat. »

 
Léonard de Vinci

 

 

L’homme savait depuis tout temps fabriquer des outils ou des montages techniques astucieux. Toutefois, en se subordonnant à la théorie scientifique, la technique va aboutir à des résultats prodigieusement efficaces. Ainsi, Leonard de Vinci, figure emblématique de la Renaissance , voyait la technique traditionnelle – ingénieuse mais hasardeuse –, comme surannée. Il célébra alors l’arrivée d’une nouvelle technique guidée par le progrès scientifique qui découvrait petit à petit les causes des événements naturels. Avec le développement de la mécanique au XVIIIème puis de l’électricité au XIXème, la science allait décupler la puissance de la technique.  Cette citation de Leonard de Vinci m’a marqué par son emploi d’un champ lexical militaire qui illustre avec quelle violence, l’homme se mettrait à maîtriser – à mépriser – la nature dans les siècles qui allaient suivre.







La science devenue la « technoscience »

 
 

 

"Les techniciens qui forment aujourd'hui l'écrasante majorité des " chercheurs" ont fait descendre sur terre les résultats des savants."

  

Hannah Arendt    La crise de la culture 

 

Un fait nouveau et imprévu se produisit au XXème siècle. La technique, à son tour, se mit à subordonner la science pour la convertir en ce qu’on appelle, dans un jargon bien laid, la « technoscience ». En tant qu’activité intellectuelle, la science prend vie dans le monde sous deux aspects : en amont avec la recherche scientifique, puis en aval avec l’enseignement scientifique. Un regard rapide sur ces deux aspects montre comment la technique à proliférer « à la manière d’un cancer » (pour reprendre l’expression du penseur Michel Henry) jusqu'à asservir la science à son service.

 
 Autrefois, la recherche scientifique était une tentative de compréhension du monde dans laquelle l’ingénieur allait y puiser les découvertes des chercheurs pour réaliser des « applications techniques ». Aujourd’hui, tout est bien différent car c’est en vue d’une réalisation technique qu’est  dirigée une recherche théorique. Aussi, comment préserver notre « recherche fondamentale » lorsque la recherche scientifique est de moins en moins financée par l’Etat mais par des industriels (imposant des résultats à court termes) ? De même, en ce qui concerne l’enseignement scientifique où je peux faire (personnellement) le constat de la nouvelle subordination de la science à la technique. Les classes préparatoires, la panacée des études scientifiques à la française, conduisent à intégrer des Ecoles d’ingénieurs. Cela signifie que celui qui commencera par apprendre les sciences de la nature à de grandes chances d’aboutir vers un enseignement purement technique. Croyez moi, passer de l’apprentissage de la compréhension des phénomènes qui nous entourent à l’apprentissage purement mercantile de connaissances vouées à l’application industrielle, s’apparentant à des « recettes de cuisine », n’est pas facile à supporter pour celui qui avait longtemps idéalisé le savoir scientifique.

 

 

 

« L’homme peut faire, et faire avec succès, ce qu'il n'est pas à même de comprendre. »

 

 

 

Hannah Arendt         La crise de la culture

 

 

 

 
 

 
La « technoscience » a transformé la science en un simple « mode d’emploi de la nature » dont la langue spécifique se compose de bien peu de mots : rendement, gain, productivité, efficacité...  Newton déjà, écrivit les lois de la gravitation universelle en faisant fi d’une explication de ce qu’est vraiment la force de gravitation. Il ouvrit la voie royale à une horde d’ingénieurs qui désormais ne se soucient guère de comprendre ce qu’est vraiment tel ou tel phénomène à partir du moment où ils peuvent en tirer profit.

 


 

« Nous apprécions les apports de la technique, mais nous ne pouvons plus fermer les yeux sur ses effets. »

 

 

Philosophie-spiritualité.com        Technique et volonté de puissance

   

Fustiger le progrès scientifique et technique tout azimut, serait un non-sens de mauvaise foi. Nous jouissons tous d’une plus grande liberté individuelle à la fois dans nos déplacements comme dans nos communications. En outre, je suis toujours fasciné par le fait que nous ayons désormais toute la culture à porter de main. Et comment dénigrer la technique qui nous a permis, dans le domaine médical, de faire des progrès extraordinaires ? Toutefois, l’émergence de la « technoscience » a fait perdre à la science, anciennement placée sous des idéaux extérieurs et supérieurs, son projet humaniste d’émancipation de l’humanité.

 

 


« L’univers dans lequel nous entrons, non seulement nous échappe de toute part, mais s’avère être en plus dénué de sens, dans le double acceptation du terme : privé tout à la fois de signification et de direction. »

  

Luc Ferry              Apprendre à vivre – traité de philosophie a l’usage des jeunes générations

 

 
 

 

Puisque la science a perdu son asymptote, à savoir la liberté et le bonheur de l’homme ; puisque la technique, indifférente à l’existence humaine se développe d’elle-même, nous sommes dans l’impossibilité de répondre à la question : où nous conduit le progrès ? On entend souvent dire qu’ « on n’arrête pas le progrès », mais dorénavant privé de ses « lunettes humanistes », le progrès est devenu myope et ne suit plus aucune direction particulière.

 

 

Dans son ouvrage d’initiation à la philosophie, Luc Ferry montre comment le progrès technoscientifique est dicté par la compétition économique et l’effroyable concurrence industrielle. Ferry prend l’exemple révélateur du téléphone portable. Ainsi, une entreprise qui fabrique des téléphones portables doit se tenir informée des nouveautés du marché (possibilité de faire des photographies, accès à l’Internet, ou même four à micro-onde pourquoi pas !) afin de les incorporer à son tour sur sa gamme de produits. Le « progrès » est donc ici un simple moyen pour rester dans la course. Il donne l’image d’ « un gyroscope [qui doit] tourner en permanence pour rester sur son axe et ne pas tomber de son fil ».

 

C’est cette absence de finalité, qui fait que la technique prive la science, et par la même l’humanité, d’une direction.  Ferry va même jusqu'à écrire avec pessimisme que « le mouvement des sociétés va peu à peu se réduire à n’être plus que le résultat mécanique de la libre concurrence. »

 

                                                                                                          

 

 

« Le progrès technique est comme une hache qu’on aurait mis dans les mains d’un psychopathe. »

 

Albert Einstein

 

 

          
Luc Ferry nous à montré le paradoxe auquel à conduit l’émergence de la science moderne : notre soif de maîtrise nous amène de plus en plus à être aliéné. Si nos connaissances scientifiques nous ont libéré de l’emprise du monde naturel, nous ne faisons que nous enfermés dans de faux besoins crées par la technique elle-même et nous nous condamnons par nos projets hélas toujours plus mercantiles à priver l’humanité d’un « sens ».

 

Modification du génome, clonage, armes de destruction massive, pollution planétaire … Aujourd’hui, l’opinion publique semble être inquiet et rejette conséquemment une partie de la communauté scientifique. Les medias sont d’ailleurs le principal vecteur de cette soi-disant « prise de conscience » de l’opinion. Mais avez-vous réellement déjà vu l’opinion publique prendre conscience de quelque chose ? Aussi, penser que le danger de la technique réside seulement dans les « monstres » qu’elle peut créer est une diversion qui cache le vrai danger du monde dans lequel nous entrons, à savoir le « monde de la technique », comme l’a nommé le philosophe Martin Heidegger. 


 





Le monde de la technique

 
 



 « La théorie de la nature élaborée par la physique moderne a préparé les chemins, non pas à la technique en premier lieu, mais à l’essence de la technique moderne. »

 

Martin Heidegger            Essais et conférences – la question de la technique

   

 
 

Dans l’une de ces conférences, donnée en 1954, Heidegger va développer une pertinente  analyse de la technique qui ne cesse d’être d’actualité. Selon le philosophe allemand, « l’essence de la technique », c'est-à-dire la raison d’être profonde de la technique (qui existe avant toute réalisation d’objets techniques), est un « arraisonnement de la nature ». Heidegger entendait par « arraisonnement » une soumission à la raison humaine ou pour le dire en termes plus techniques, la façon dont l’homme la réquisitionne comme réservoir d’énergie. L’essence de la technique s’est révélée par le biais « d’une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. »

  
 

A ce niveau, il est important de bien comprendre que dans « le monde de la technique », la technique ne se borne pas nécessairement à la production d’objets, mais touche aussi notre manière de penser. En effet, Heidegger a poussé sa réflexion jusqu’à montrer comment cet « arraisonnement » ne se limitait pas à notre rapport au monde mais qu’il s’était immiscé dans notre vie quotidienne au plus profond de notre être, dans notre pensée même.

 

 
Pour suivre la réflexion de Heidegger, revenons à l’étymologie du mot technique. Ce dernier vient du mot grec tekhnê, qui autrefois désignait tout savoir-faire traditionnel à la fois utilitaire et artistique. Néanmoins aujourd’hui, plus personne n’irait qualifier le technicien d’artiste ou inversement. En effet, avec la puissance acquise par la « technique utilitaire » - sous le joug de la science -,  le divorce avec les arts a été bien consommé. A présent, tandis que l’art cherche encore des formes susceptibles d’une appréciation esthétique, la technique ne se soucie plus que de l’utilité et de l’efficacité. De cette origine antique et de cette séparation avec les arts découlent notre définition moderne : la technique c’est l’utilisation de moyens en vue de fins.

 
 

Ainsi, lorsque Heidegger prédit que notre pensée muterait en une espèce de « pensée technique » - qu’il appelait la « pensée calculante » -, il voulait signifier  que nos pensées seraient toujours l’utilisation de moyens en vue de fins. En effet, nous sommes forcés de constater que la technique (des techniciens) a imposé, dans notre vie quotidienne, son rapport utilitaire au monde.  « L’essence de la technique déploie son être » et courbe dans l’urgence les esprits vers un utilitarisme vulgaire.

 


 

 

 

    


 

«  La technique dont parle Heidegger ne renvoie pas aux machines. Il s’agit essentiellement d’une façon de penser qui cherche partout le profit et l’utile. Celle-ci ne sait plus regarder la vie pour elle-même. Et, ne regardant plus la vie pour elle même, elle réduit tout. »

 

  Bertrand Vergely      Les philosophes modernes - Heidegger et l'oubli de l'être

 

  
Pour Heidegger la « pensée calculante » ne pense plus, elle calcule : c'est-à-dire, comme la très bien résumé Bertrand Vergely, elle « cherche partout le profit et l’utile » et ce faisant, elle « réduit » la vie à son aspect le plus pragmatique. Le danger de la technique est qu’elle conduit la pensée individuelle à répondre au nouvel adage technocratique : (non plus « savoir c’est pouvoir ») mais savoir pour pouvoir.

 
 

 

* * *

 
 
Il nous est très difficile de lutter contre la « pensée calculante » car elle s’impose à nous avec une force inouïe et seule une résistance courageuse peut refréner ses assauts permanents. Moi-même, je ne suis pas à l’abri de sombrer dans un mode de pensée technique. Lorsque qu’avec Jean-charles nous avons commencé ce blog, j’écrivais des articles en fonction de mes lectures antérieures, dont je jugeais bon de faire partager des idées essentielles. Maintenant j’ai tendance à orienter mes lectures dans le but d’écrire un nouvel article. C’est comme si j’avais abouti à une sorte de « technopensée » qui voit chaque lecture comme moyen profitable pour le blog. On retrouve ici, à l’échelle d’une pensée individuelle, la même inversion de tutelle qu’entre la science et la technique.  Aussi je dois m’efforcer de garder un rapport gratuit à la philosophie pour ne pas la laisser se dissoudre dans la recherche d’un meilleur « blogrank ».

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by julien - dans Philosophie
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commentaires

Walter Bemjamin 04/08/2012 15:33


Bravo pour votre cheminement de pensee vous etes sans doute un vrai amoureux des sciences.


bon ,pour tout savoir sur la technique lisez Jacques Ellul : "Le bluff technologiue " pour aller au dela de Heidegger qui ne fait que creuser le sens des mots.


Le grand paradoxe de la technoscience ,c est qu elle nous vend un projet raisonnable qui doit avoir des resultat merveilleux et que les resultats de cette technoscience sont le contraire de la
promesse: les inconvenients et les problemes crees par la technique sont plus nombreux que ceux qu elle croit resoudre .Lisez Jacqus Ellul c est un auteur qui monte en fleche Depuis Fukushima des
centaines d ingenieurs ont compris les mensonges des dirigeants qui couvrent les aberrations du nucleaire .Il ne s agit pas du tout d etre contre la technique mais de la penser vraiment


salut


walter

Dao 17/09/2011 23:02



Bravo! Article passionant, analyse poussée et recherchée, diversification des points de vue, exemples de votre vie personnelle, vraiment chapeau! Votre travail aide de beaucoup le mien!
(étudiant) 



Diane 15/12/2009 18:28


Très bonne synthèse sur la question de la science. Merci, cela donne un regard d'ensemble nécessaire. 


vincent 31/03/2009 15:11

passionant ! très bonne analyse !merci aussi pour tous les articles du blog qui constituent un ensemble très riche d'informations et de synthèses !

proserpine 30/11/2008 18:34

article très intéressant, peut etre auriez vous pu ajouter quelques références cinématographiques illustrant cet asservissement de l'homme à l'égard de la technique comme Metropolis ?