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29 janvier 2007 1 29 /01 /janvier /2007 17:57

Le choix d’autrui

 

 

 

« Celui qui a le choix a aussi le tourment. »

Proverbe allemand

 

Dans le troisième article, nous avions vu qu’exister c’est choisir. En effet, je ne suis rien d’autre que ma vie, c'est-à-dire ce que j’ai fait jusqu’ici, autrement dit ce que j’ai choisi de faire jusqu’ici. Pour reprendre une formule consacrée, on est rien d’autre que « la somme de ses choix ». Alors il est normal que l’on souhaite bien choisir ! En outre, s’il arrive que nous soyons certains de nos choix - n’écoutant que nous même et fonçant tête baissée -, nous sommes plus généralement pris d’un doute qui nous paralyse et nous conduit à demander de l’aide. 
 

« Puisque je ne suis pas capable de choisir , je prends le choix d'autrui. » 

 

Montaigne   Essais

 

Dans ce cas, demander de l’aide, c’est partir en quête d’un « bon conseil ». Pour cela, on se confie bien souvent à un proche. On espère qu’il possède une empathie suffisante, qu’il nous aura bien compris et ainsi qu’il pourra nous conseiller avec certitude. Ou bien on tente de trouver en soi même : on s’inspire de son propre passé. On peut aussi puiser dans les livres de philosophie des sagesses universelles qui peuvent permettre de conduire sa vie. Ou encore : regarder des films, lire des romans, assister à des pièces de théâtre. Voila nos principales sources d’inspiration afin d’imaginer ce que nous pourrions être. Albert Camus écrivit, à ce propos, que notre appétit des spectacles est du au fait que l’on y trouve des destins dont on « reçoit la poésie sans en souffrir l’amertume ». Finalement, dans tous ces cas, pour paraphraser Montaigne, on choisit « le choix d'autrui ». Sans cesse à la croisée des chemins, j’ai à choisir et j’aimerais, plus que tout au monde, posséder une sorte de carte pour me guider dans les méandres du paysage de mon existence.

 

  Voila c’est fait. On vous a conseillé ou alors vous avez pris l’exemple d’un personnage de fiction. Toutefois êtes-vous pleinement convaincu par ce « choix d’autrui » sur lequel vous allez vous appuyer pour agir ? Il vaudrait mieux car  au dernier moment, lorsque le choix doit prendre vie sous forme d’une action choisie, vous vous sentirez seul pour l’accomplir. Terrible solitude de celui qui choisit. Finalement, on nous aide, on nous écoute, on nous conseille mais au fond on choisit seul. Le conseil, sous toutes ses formes, a ses limites. Avons-nous vraiment été bien compris ? Notre interlocuteur ne nous aurait-il pas seulement encouragé vers une voie que lui même apprécie ? N’avons-nous pas tout simplement été blâmés sans être véritablement entendus ? C’est ce que Nietzsche a pensé :

 
 

« Ce que nous faisons n’est jamais compris, mais toujours seulement loué ou blâmé. »

Nietzsche    le gai savoir

 

Conseiller c’est réfléchir a priori sur ce qu’il a à faire. Or, un  choix reste toujours un choix dans une situation donnée, c'est-à-dire indéfinissable a priori.  Par le fait même que la vie est perpétuelle transformation, on n’est jamais deux fois dans une situation parfaitement identique. On ne se baigne jamais deux dans le même fleuve disait déjà Héraclite au Vème siècle av. J-C. Il peut y avoir des similitudes mais on ne peut faire fi du temps écoulé. Ainsi la dynamique du temps implique que la vie ne peut servir la vie que dans une certaine mesure et réfléchir a priori est souvent vain.

De toute façon, écouter trop d’avis est imprudent. Cela brouille nos pensées. Il est préférable de se restreindre à quelques avis seulement. Attention toutefois car on a naturellement tendance à choisir son conseiller en fonction du type de réponse qu’il est susceptible de nous apporter. Il faut les choisir parce qu’on juge qu’il possède une probité intellectuelle suffisante pour nous aider objectivement. Finalement si l’on tient vraiment à être conseillé, le choix se transpose à un autre niveau : celui du choix de nos conseillers.

Mais après tout cela, il se peut que l’on ne soit toujours pas convaincu. Les choix possibles se valent, les raisonnements s’épuisent, l’indécision s’installe, l’inaction aussi … que nous reste-t-il alors à faire ? Se plier à la nécessité ?

 
 

La contingence


Imaginez que vous en êtes arrivés au point suivant : se plier à la nécessité pour choisir. En d’autres termes, choisir ce qui s’impose à vous. Il me parait important de réfléchir à cette notion de nécessité. Je m’arrête d’écrire. Je regarde par la fenêtre. Un arbre, une route, une voiture qui passe et moi qui regarde. Y a-t-il quelque chose de nécessaire ? Qu’est-ce qui justifie cet arbre ? Cette route ? Ou même mon existence ? Une réponse terrifiante : rien. En fait tout est injustifiable. Je refais ainsi l’expérience fondamentale de la contingence, tel le personnage du roman de Sartre :

 

 

« Tout est gratuit ; ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter … »

 

Sartre    La Nausée




 

Voila bien un constat étrange qui « s’arrête sur vous, [et qui] pèse lourd sur votre cœur » : tout ce qui est pourrait ne pas être. Mais alors comment trouver une nécessité désormais ? Chercher la nécessité c’est répondre à la question : qu’est ce qui à vraiment une raison d’être ? Tout pourrait être différent, voire même ne pas être. Perdez votre « sérieux », je vous en prie. Cessez de penser que ce qui est est « normal et justifié ». L’existence, dans sa nudité possède un caractère superflu qui dissout la notion de nécessité dans le flou de la contingence. Tout existant est soumis aux événements et dans cette déferlante de hasards qui nous arrivent, il nous faut choisir, partout et tout le temps. L’existence humaine se résume ainsi : une somme de circonstances et de choix. Conséquemment cela nous met devant un problème : si la nécessité n’existe pas comment choisir lorsque le raisonnement arrive à son point d’arrêt ?



 

 

 

« Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. »

 

Sartre    La Nausée

 

 

 

 

L’improvisation


 

  « La vie c'est du théâtre et des souvenirs » chante Alain Souchon. Postures, jeux de séduction, mises en scène de soi. Se sentant parfois obligé de faire sonner ses actions comme mémorables, racontant ses événements banals pour qu’ils deviennent des aventures, l’homme vit sa vie comme s’il racontait une histoire. Alors oui, la vie c’est du théâtre, mais du théâtre improvisé. En effet, on agit sans être toujours convaincu, on tente, on essaye, on avance, on recule, en un mot : on improvise. On est comme ces acteurs que l’on aurait jetés sur scène sans texte ni répétition.

 
 

« Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait sur scène sans avoir jamais répété. »

 

Milan Kundera

L’insoutenable légèreté de l’être

 

 

   

«  Ni modèle, ni solution, ni réponse toute faite, ni mode d’emploi ne sont disponibles. Chacun y va à tâtons, essuyant des échecs, bâtissant sur des ruines. »

 

Alexandre Jollien   Le métier d’homme

 

 
 

La nécessité serait ce qui offrirait un « mode d’emploi » du comment agir.  Mais, nous l’avons vu il n’y a pas de vraiment de nécessité. Tout est contingence. Par conséquent, il ne nous reste que le mode de l’improvisation pour agir. J’aime cette allégorie des hommes en « acteurs sans textes ». Ainsi condamnés à n’avoir aucun texte à suivre, nous sommes condamnés à être libre. Pourquoi condamnés ? Parce qu’à la différence du comédien qui peut improviser sans contrainte, nous  sommes bien souvent obligés de nous justifier. Regards de nos proches, contraintes familiales et sociales, conformisme. Tout cela laisse peu de place à une improvisation débridée.  Pourtant, par essence, l’improvisation est injustifiable. Alors si la vie est improvisation pourquoi faudrait-il toujours pouvoir donner des justifications de nos actes ?

 
 

« Dans toute action, dans tout choix, le bien c'est la fin, car c'est en vue de cette fin qu'on accomplit toujours le reste. »

 

Aristote     Ethique à Nicomaque

   

Je suis convaincu que lorsque nous agissons nous souhaitons toujours agir au mieux, c'est-à-dire pour « notre bien ». Du moins je n’ai trouvé aucun contre-exemple. C’est une idée vieille comme le monde. Aristote déjà, écrivait que chacune de nos actions est eudémoniste, c'est-à-dire qui a le bonheur comme fin. Je voulais « bien faire », j’ai improvisé, j’ai échoué, pourquoi faudrait-il en plus que l’on me blâme ? Ou d’une autre manière, pourquoi vilipender quelqu’un qui à disposé de sa vie de telle ou telle manière si cela l’a rendu heureux ? Laissons nous improviser les un les autres en conservant à l’esprit qu’il n’existe pas de Bien ou de Juste en soi mais relativement à un projet clair et distinct. Comme le comédien débutant qui n’ose improviser sous le regard des spectateurs, l’homme débutant n’ose choisir sous le regard d’autrui. La seule chose que nous pouvons espérer est qu’avec le temps, grâce à une patiente sculpture de soi, nous acquerrons plus d’aisance dans notre «  métier d’homme » pour reprendre l’expression d’ Alexandre Jollien.   

 
 

Pour terminer, je voudrais écrire que j’ai parfaitement conscience du reproche qui pourrait m’être fait : il est trop facile de ne pas justifier ses actes. Toutefois mon propos est aux antipodes de pardonner toutes les actions en tolérant la mauvaise foi. Ne pas pouvoir se justifier n’est pas une fausse excuse qui permettrait par essence de nous acquitter de toute responsabilité. Sentiment d’improvisation et probité intellectuelle ne sont pas antinomiques. Nous sommes responsables de nos improvisations et c’est bien là tout le drame de l’existence humaine.

 

 

* * *

   

La vie ressemble à une esquisse écrit Milan Kundera. Cependant, si l’esquisse est au moins le brouillon d’une œuvre en construction, notre vie quant à elle, est une esquisse de rien puisqu’il n’y a rien après. Loin d’entraîner une vision nihiliste, cela veut dire que pour nous l’esquisse doit devenir l’œuvre. Vivre c’est s’inventer des événements puis jouir de ses réussites ou essuyer ses échecs. Alors essayez, inventez, improvisez. Pour utiliser une autre métaphore : comme le musicien qui improvise durant des heures jusqu'à trouver la bonne mélodie, vous finirez par composer une belle mélodie pour la partition musicale de votre vie.

 




Nota Bene : Cet article est illustré par des photos de Paris de Pierre-Yves Sulem. Alors que je rédigeais cet article, je suis tombé par hasard sur son site web (voir les liens). J’ai trouvé que ses photos, pleines de sensibilité et de mélancolie, correspondaient bien à l’atmosphère de ce texte. Et puis, ne cherchez pas trop de justification pour lier cet article avec ces images ; c’était juste une envie comme  ça, une improvisation


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by julien - dans Philosophie
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