Penser la mort
« L' Occident aujourd'hui vit la mort comme obscène et scandaleuse (...) car dorénavant la mort cesse d'appartenir au monde naturel ; c'est une agression venue du dehors. (...) Ne dit-t- on pas spontanément de quelqu'un qui vient de mourir : qu'est-ce qui l'a tué ? De quoi est-il mort ? »
Louis-Vincent Thomas La mort
(que sais-je ?)
L'anthropologue et thanatologue français Louis-Vincent Thomas a montré, par des études comparées de l'Occident et de l'Afrique, comment pour la première fois dans nos cultures occidentales, la mort n'est plus considérée comme familière et naturelle. En effet, si jusqu'alors l'être humain acceptait la mort - souvent avec courage -, l'homme moderne, imbu de ses progrès technologiques, voudrait oublier qu'il est mortel. Tout se passe comme si la mort était devenue une anomalie dans la vie humaine. Mais ce rejet de la mort est une négation d'un aspect fondamental de la vie.
« Il est incertain où la mort nous attende alors attendons-là partout. (...) A tout instant représentons-là à notre imagination et en tous visages. »
Montaigne essais
Pour Montaigne, chacun doit, au cours de sa vie, « apprendre à mourir ». Aujourd'hui ces sages recommandations ont été évincés. On ne se prépare plus à mourir. Au contraire, mourir est devenu une sorte d'échec dont on fait d'abord le grief à soi-même de ne pas avoir su entretenir son corps. Qui plus est, la techno-science est aussi visée par la critique car on escompte sur ses avancées technologiques pour bénéficier de quelques années de plus. Que l'on place dans le progrès scientifico-medical l'espoir de diminuer la souffrance des hommes est un fait mais désormais cela vire au fantasme de la résurrection par la cryogénisation ! Si les grecs anciens recherchaient, en vivant avec la pensée, comment bien vivre, l'homme moderne, pour sa part, cherche simplement à vivre plus, jusqu'à la chimère de la vie éternelle. D'ailleurs livres et sites internet (autoproclamés) « ésotériques » se multiplient. Les exemples sont légion : réincarnation, vie antérieure, au-delà et autres sciences occultes... Notre société, qui n'entretient plus un rapport satisfaisant avec la mort, est devenue une société qui a peur de la mort. Et là où la peur s'installe, le charlatanisme n'est jamais loin. Ce dernier prend la place anciennement occupée avec hégémonie par la religion. Toutefois certaines traditions comme la culture mexicaine, encore préservées de la modernité, continue grace à leur , à faire vivre la mort.

« Aujourd'hui nous refusons la mort, y voyant une sorte d'anomalie dans le règne de l'homme. Ne sachant plus la penser, nous la condamnons comme inacceptable et scandaleuse. »
Cristophe Lamoure Lettres à un jeune philosophe
Plus que rejetée, la mort - « inacceptable et scandaleuse » - est véritablement devenue un sujet tabou. Le penseur contemporain Christophe Lamoure montre comment aujourd'hui, par un matérialisme vulgaire, l'homme moderne est arrivé à une idolâtrie du corps (en outre, un corps éternellement jeune et en bonne santé). Ce refus même du vieillissement, de la dégradation, et de son fatal accomplissement, prend de multiples facettes.
Tout d'abord, dans le langage. La mort est tue. Une censure pure et simple du langage quotidien. Psychologie et autres sciences cognitives prétendent à une explication rationnelle des phénomènes psychiques en se débarrassant peu à peu du concept d'âme - trop métaphysique -. Par conséquent, privé de notre âme, nous ne sommes plus qu'un corps et c'est pourquoi C. Lamoure explique qu'il nous est devenu impossible désormais, privé de notre âme, de « penser la mort ».
Dans notre façon d'affronter la mort. Elle est dissimulée derrière les murs de l'hôpital. La mort aussi est « bureaucratisée ». On ne la partage plus avec ses proches ; on est pris en charge (comme un poids) par un service spécialisé. La mort est limitée au simple instant du mourir. Les rites funéraires sont réduits au strict minimum : on ne fait plus le deuil, on ne s'habille plus en noir, et nos tombes sont moins fleuries.
Dans notre quotidien. Une fois de plus notre société moderne est pleine de paradoxes. La mort en image (au travers d'une violence télévisuelle ubiquitaire) et la mort virtuelle (dans les jeux vidéo ou les films ultra violents) ne cesse de s'accroître. Toutefois la mort, la vraie, on ne cesse de la cacher à l'image des personnes âgées qui sont tenues l'écart dans des « prisons pour vieux », sorte d'antichambre de la mort. De nos jours, la mort ne doit plus être visible par les vivants. Le tabou de la mort remplace celui du sexe. Un article avant-gardiste du sociologue anglais Geoffrey Gorer, qui fit grand bruit dans les années soixante, évoquait déjà pour qualifier ce nouvel interdit, une sorte de « pornographie de la mort ».
Le suicide, une aspiration au néant
Nous avons constaté le rejet, dans nos sociétés modernes, de la mort. Néanmoins, des hommes et des femmes choisissent délibérément de mettre fin à leurs jours. On estime à 160 000 le nombre de tentatives de suicide en France chaque année, dont environ 11 000 conduisent au décès de l'individu. La figure du suicidaire m'intéresse ici car il va à l'encontre du tabou qui frappe la mort aujourd'hui. En pensant sa mort, en l'évoquant dans son quotidien, en la faisant vivre en lui, le suicidaire échappe ainsi à une partie de la modernité.
« Tous les hommes sains ayant songé à leur propre suicide, on pourra reconnaître (...) qu'il y a un lien direct entre [ le divorce entre l'homme et sa vie ] et l'aspiration au
néant. »
Albert Camus Le Mythe de Sisyphe
On traite habituellement du suicide comme un phénomène social ou psychologique : dépression, troubles mentaux, traumatismes, isolement social ... Bien que ne niant pas ici ces facteurs, je
voudrais plutôt concevoir, à l'instar de Camus, un sentiment suicidaire « sain ». La question du suicide n'est pas l'apanage de la psychanalyse ou de la sociologie. La
philosophie a été trop souvent écartée de ce sujet. Rappelons-nous les premiers mots du Mythe de Sisyphe : « Il n'y a qu'un
problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécu, c'est répondre à la question fondamentale de la
philosophie. ».
Aussi, je suis intimement convaincu que tout homme qui a déjà réfléchi un temps soit peu à sa vie, a aussi déjà réfléchi à sa mort. Désormais dans notre société, réfléchir à sa propre mort est devenu une « pathologie mentale ». Toutefois, Vivre ne va pas de soi et penser sa mort n'a rien de malsain. La vie n'est pas un don et elle nous est imposée sans raison. L'enfant comme preuve ontologique de l'amour des parents est une vision chrétienne qui s'est sécularisée dans notre culture occidentale et donne un soupçon de justification à la naissance d'un enfant. Mais plus lucidement, en tant que résultat d'un instinct animal poussant à perpétuer l'espèce humaine, je suis ici sans aucune raison valable. Je m'arrête et j'observe le monde s'agiter autour de moi. C'est alors que paraphrasant Camus, songer à mon suicide est concomitant au fait de prendre conscience du « caractère insensé de cette agitation quotidienne et [de] l'inutilité de la souffrance ».
Mais loin d'être accepté, l'« acte autodestructeur délibéré » est considéré comme un problème majeur de santé publique qu'il faut « surveiller » en repérant les comportements
suicidaires. Toutefois il est légitime de se demander pourquoi notre société a-t-elle si peur du suicide de l'un de ces individus ? Ne serait-ce pas parce que le suicidaire renvoie de plein
fouet à la modernité son échec de ne pas avoir réussi à donner un sens à la vie humaine ?
Le suicide comme seule preuve de ma liberté absolue
« Je suis sur un sentier étroit et sans parapet qui longe un précipice. (...) Je " ferai attention " aux pierres du chemin, je me tiendrai le plus loin possible du bord du sentier. (...)
Ces conduites sont mes possibilités. (...) Cela veut dire qu'en constituant une certaine conduite comme possible et précisément parce qu'elle est mon possible, je me rends compte que rien ne peut
m'obliger à tenir cette conduite. (...) Si rien ne me contraint à sauver ma vie, rien ne m'empêche de me précipiter dans l'abîme. »
Jean-Paul Sartre L'être et le néant
L'exemple du sentier de Sartre illustre sa conception de la liberté totale de l'homme jusqu'au choix de vivre ou de mourir. Comme il l'écrit, au bord du précipice, « je joue avec mes possibles. Mes yeux, en parcourant l'abîme de haut en bas, miment la chute possible et la réalisent symboliquement ». Puis très vite l' « indécision » apparaît, je me recule brusquement et je continue mon chemin. Au bord du précipice, le corps se bat pour que je recule. Il résiste à l'autolyse : vertige, sueur froide, tremblements. Guidé par un puissant instinct de conservation, mon corps refuse de me laisser commettre l'irrémédiable : cet acte absolument libre de me « précipiter dans l'abîme ». D'une certaine manière, la mort est de l'ordre de l'intellect, la vie celle du corps.
C'est ce lien entre le suicide et la liberté humaine que je voudrais conserver ici. En outre, il m'arrive de penser que le suicide est, d'une certaine manière, le seul moyen d'appliquer le leitmotiv : « on a toujours le choix ». La vie bien souvent, nous entraîne avec violence vers des destinées que l'on n'a pas choisi, comme un bouchon au fil de l'eau emmenée par un fort courant. Aussi, même si cela ne veut pas dire qu'il ne faut se battre, on a alors, avec la pensée du suicide, la certitude qu'au moins, si on le voulais vraiment, lon serait libre de « tout arrêter ». Cela est rassurant et aide à vivre car ainsi on acquiert la certitude d'être libre d'écrire sa destinée. Mieux vaut ne pas être que de devenir ce qu'on n'a pas souhaité. Moyen dérisoire pour redonner un peu de décence à une vie qui ne nous a pas été donné de choisir si nous voulions la vivre ou non.
« L'on ne peut goûter à la saveur des jours que si l'on se dérobe à l'obligation d'avoir un destin. »
Emil Cioran Syllogismes de l'amertume
La pensée du suicide c'est aussi ça, se dérober à « l'obligation d'avoir un destin ». Cela rend la vie beaucoup plus légère et cela permet de goûter au plaisir du moment, d'ailleurs le seul que nous puissions véritablement vivre.
* * *
Je pense qu'il est temps d'écrire que bien loin de moi fut l'envie de faire, par des propos immatures, d'une fausse gravité et inutilement provocants, une apologie du suicide. De la même manière que Camus qui appelle à vivre en « homme révolté » - c'est-à-dire en homme qui, sans raison de vivre, vis quand même, gratuitement, pour rien -, j'appellerais à épuiser les possibilités que nous offre la vie. Toutefois, l'idée du suicide - plus peut-être que l'acte lui-même - peut être rassurante. Ainsi, penser sa mort, c'est penser qu'il y a toujours une autre solution, c'est penser sa liberté. Dans cette optique, l'idée du suicide est heureuse lorsqu'elle nous aide à vivre. Et à ceux qui, dans une vision « traditionnellement moderne » du suicide, jugerons que ces pensées sont l'oeuvre d'un « fou », et me qualifieront moi aussi de « malade », je leur répondrai par cette phrase à la fois simple et belle :
« Je ne suis pas fou, mon frère. On n'est pas fou quand on trouve un système qui nous sauve. »
Alessandro Baricco Novecento : pianiste
Partir.
Comme il y a des hommes hyènes et des hommes panthères, je serais un homme - juif
un homme cafre
un homme - hindou - de - Calcutta
un homme - de - Harlem - qui - ne - vote - pas.
Aimé Césaire, Cahiers d'un retour au pays natal