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8 décembre 2006 5 08 /12 /décembre /2006 10:45



La question de l’existence


 
Si la Science nous aide à répondre à la question de ce savoir ce que nous sommes, elle ne nous fait pas réfléchir sur le fait que nous sommes. Néanmoins, c’est un fait, nous sommes là, nous existons. Chacun est alors en droit de se demander ce qu’il veut dire lorsqu’il affirme qu’il existe. L’existence est une donnée première, un « fait originel » dont chacun peut faire l’expérience mais qu’il peut difficilement concevoir et définir. Nous existons et pour affirmer cela, nul besoin d’un raisonnement complexe.  Exister, c’est tout simplement être là.

 

« L’existence est le fait originel sur lequel la pensée vient buter ;
 pure présence, elle résiste à toute conceptualisation ».

Hervé Boillot
25 mots clé de la philosophie

 Le boulevard des capucines de Claude Monet

Oui l’existence – et en particulier notre existence – résiste à notre pensée. Néanmoins, comme souvent en philosophie, l’essentiel n’est pas de trouver la réponse mais tout simplement de s’étonner. L’étonnement se fait si rare aujourd’hui. Tout le monde court à droite à gauche, s’agite, s’invente des occupations, planifie ses tâches et ses sorties. L’homme moderne est celui qui ne s’étonne plus de rien, pas même du fait d’exister. Exister semble être devenu anodin – pire normal –. Mais d’ordinaire ce qui est anodin est ce qui est parfaitement connu, insignifiant, sans surprise. Or l’existence est un jaillissement continu qui échappe à toute connaissance car il est impossible d’avoir un regard extérieur et transcendant sur l’existence. Pour preuve du peu d’intérêt que nous portons à l’existence, imbu de notre modernité, nous  vilipendons avec une ironie méchante ceux qui s’étonnent encore de vivre, en leur rétorquant qu’ils perdent leur temps avec des « questions existentielles ».


Certes, c'est une question difficile, mais comment bien mener sa vie si l’on écarte volontairement la question de l’existence ? Aussi, c’est là le propre de celui qui débute son apprentissage philosophique : à l’inverse de l’apprenti pianiste ou de l’apprenti mathématicien, il souhaite aborder d’emblée les problèmes les plus difficiles !

 





Ressentir son existence

 



Exister vient du verbe latin existere (sortir de). Exister c’est donc littéralement le fait de « sortir de soi » ; c’est devenir, changer, se transformer, se chercher, se dépasser. On voit alors qu’exister, malgré ce que laisse penser le langage courant, n’est pas seulement vivre. Exister est le propre de l’homme. L’arbre vit, mais il n’existe pas. Il subit les cycles de la nature, fixés avant sa naissance. De même, le chien vit, mais il n’existe pas.  Il subit les pulsions de sa nature instinctive, elle-même fixée avant sa naissance. Rien n’est jamais fixé indéfectiblement avant la naissance d’un homme.

 
Réfléchir à son existence ce n’est pas se demander ce que je suis mais juste penser le fait que je suis. Mais comment ressentir le fait que « je suis » ? Si nous ne pouvons affirmer ressentir le temps qui passe, nous avons au moins tous perçu la « dilatation du temps » ; c'est-à-dire ressenti à quel point certains moments semblent interminables parce qu’ils sont ennuyeux ou pénibles. Eh bien de la même manière ne serait-il pas possible de ressentir son existence sous la forme d’une sorte de « vertige » ?

 

Le philosophe Danois Kierkegaard a montré que c’est dans l’action et particulièrement face à un choix que l’on a affaire à sa propre existence. Agir c’est s’engager dans la vie. On dit souvent que l’on se sent exister lorsque l’on fait une action que nous jugeons utile ou alors tout simplement une action que nous n’osions pas faire jusqu’alors. En outre,  agir c’est faire suite à un choix et nous sommes constamment dans la nécessité de faire des choix. Certains futiles, d’autres au contraire, projetés sur le long terme, sont d’une importance capitale : un projet, un engagement voire une quête. Parfois on peut croire qu’il y a des « moments de pause » où l’on se laisse le temps de décider quoi faire. Mais en fait, on choisit juste de ne pas choisir. A aucun moment on ne choisit pas.

 

« La vie humaine n’a lieu qu’une seule fois et nous ne pourrons jamais vérifier quelle était la bonne et quelle était la mauvaise décision, parce que dans toute situation, nous ne pouvons décider qu’une seule fois. »

Milan Kundera
L’insoutenable légèreté de l’être

 
Une situation ne se présentera jamais deux fois à l’identique. Nous n’avons donc aucun moyen de comparaison. Nous devons choisir – puis agir – sans aucune certitude, ce qui irrémédiablement conduit à une certaine angoisse. L’angoisse n’est pas la peur. On a peur de quelque chose mais l’angoisse est plus floue, plus sournoise. Elle est la prise de conscience de notre responsabilité en même temps que de notre liberté. L’angoisse est  ce « vertige » qui me fait ressentir que j’existe.

 



« L'angoisse exprime au niveau de la conscience de soi le vertige de l'individu auquel s'offre une pluralité de possibilités contradictoires : le point origine de notre liberté définit en même temps l'origine du péché et de la culpabilité. »

Soren Kierkegaard
       Le concept d'angoisse
 

 

 


 


 


 

 

 

J’ai surgi dans le monde sans raison et aujourd’hui j’existe, sans aucun moyen d’y échapper. Sans nul répit possible, j’ai à me définir à chaque instant par rapport à mon passé en fonction de ce que j’envisage d’être. Des choix, encore des choix, toujours des choix. Ils s’imbriquent, s’ajoutent, se succèdent ou se remplacent.  Qu’ils convergent ou qu’ils divergent, qu’ils fassent de ma vie une accalmie ou au contraire, qu’ils la fassent exploser, qu’importe, ils sont toujours là mes choix. Et puis ils ont leurs propres inerties. Ils me dépassent et contrôlent ma vie du dehors. Mes choix ne sont plus à moi. Devenus réalité dans l’action, ils se propagent et entraînent à leur tour, une cascade d’autres choix.

 
Désormais, je comprends pourquoi j’ai si souvent regretté le temps de la « prépa ». A cette époque, c’était comme si, en quelque sorte, je vivais sans exister. Tout était déjà choisi pour moi. Tout était alors si facile. La nécessité ne me laissait pas le choix. Je prenais la vie au sérieux car elle avait un sens : réussir les concours. Une signification vaine pour un répit illusoire.  Aujourd’hui, j’ai compris que ce sens n’en était pas un, que rien n’est nécessaire et que la vie est trop importante pour être prise au sérieux comme le disait Oscar Wilde. Contrairement à ce que l’on peut penser, la nécessité peut être heureuse.







 


Exister c’est être pensé par l’autre

 
« Sans l’autre, je ne suis rien, je n’existe pas. Autrui peut me construire comme il peut me détruire.
 La présence de l’autre jalonne mon existence. »

Alexandre Jollien
Le métier d’homme

 

Imaginez vous seul sur une île déserte. Quel choix auriez-vous à faire ? Marcher ou dormir ? Pêcher ou chasser ? Pourquoi ces « choix » ne provoqueraient aucune angoisse chez vous ? Imaginez qu’un beau jour, quelqu’un arrive sur votre île ; lui aussi naufragé du monde moderne, qui recherche le calme et la tranquillité. A partir de ce jour, vous serez soumis à ses remarques ou tout simplement à son regard. Vos choix impliqueront son avis. Que vous vouliez lui plaire ou lui déplaire, peu importe ; sans même vous en rendre compte vous opterez pour telle ou telle attitude en fonction de lui. Milan Kundera écrit que « dès lors qu’il y a un témoin à nos actes, nous nous adaptons bon gré mal gré aux yeux qui nous observent, et plus rien de ce que nous faisons n’est vrai ». Seul sur l’île vous n’existiez pas. Exister c’est dire « je » et pour dire « je » il faut qu’il y ait un « tu ».

« On choisit [et on se choisit] en face des autres »

Jean-Paul Sartre
L’existentialisme est un humanisme

 
Nous l’avons vu, exister c’est choisir, c'est-à-dire se choisir par les actions que l’on décide ou non de faire, mais choisir c’est aussi affronter le jugement de l’autre. Se choisir c’est alors adopter une attitude face à l’autre. D’ailleurs comme l’a montré Sartre, pour savoir qui on est, il ne faut pas le chercher « en soi » mais dans le regard de l’autre. Le regard, c’est à dire le jugement. On retrouve l’idée que le plus court chemin vers nous même passe par autrui. Mais Sartre y rajoute une dimension plus pesante – voire insupportable – et c’est ce que signifie son plus célèbre aphorisme « l’enfer c’est les autres ».

 
Qui plus est, la présence physique de l’autre n’est pas indispensable pour sentir l’angoisse éveillée par son jugement. En effet, même seul, on imagine ce qu’on  pense de nous ou bien ce qu’on penserait de nous si nous faisions telle ou telle action. On dit qu’il n’y a rien de plus beau que de savoir que quelqu’un pense à vous ; oui mais il n’y a rien aussi de plus pesant. Cela confirme lourdement que vous existez. C’est pourquoi j’ai écrit qu’exister c’est être pensé par l’autre, qu’il soit ou non physiquement présent.  

 
 
* * *

 

Le philosophe contemporain Bertrand Vergely écrit qu’« il existe une transcendance en l’homme. [Que] celui-ci a besoin d’exister et pas seulement de vivre ». Pourtant, je ne pense pas que l’homme ait « besoin d’exister ». Il existe, et il ne peut faire autrement. Bien au contraire, cela lui pèse lourd sur le cœur. Il est reposant de ne pas exister. L’utopie si populaire de l’île déserte montre à quel point l’homme rêve de « vivre sans exister ». L’île déserte, comme je l’ai écrit, c’est l’incarnation même de la solitude, de l’absence de l’autre, de l’absence du « tu » qui nous permet de ne pas dire « je ». Ne plus dire « je » c’est perdre l’angoisse du jugement de l’autre que tout choix entraîne. Aussi si pour beaucoup l’île déserte est l’image d’un certain bonheur, c'est un bonheur fait de vie pure sans existence.


« Rêver des îles, (…) c'est rêver qu'on se sépare, qu'on est déjà séparé, loin des continents, qu'on est seul et perdu ou bien c'est rêver qu'on repart à zéro, qu'on recrée, qu'on recommence. »

Gilles Deleuze
 
L'île déserte

 

La lecture de cette pensée de Deleuze permet d’apporter une autre justification au rêve de l’île déserte. Si l’angoisse naît du fait qu’il faut choisir, qu’on ne peut le faire qu’une seule fois, sans jamais avoir aucune certitude ; et bien si on savait qu’il était possible de recommencer, ne serait-ce qu’une seconde fois ; si on savait que l’on pourrait ainsi s’appuyer sur une première tentative de vie avortée, l’angoisse se dissiperait et de ce fait l’existence s’effacerait d’elle même. Tout serait beaucoup plus léger si nous avions plusieurs vies permettant de (re)faire plusieurs choix pour une même situation donnée. L’île déserte offre aussi le rêve utopique de ce recommencement.  



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Published by julien - dans Philosophie
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